Jannis Kounellis, poète de l’Arte Povera

C’est dans l’espace même de l’Hôtel des arts de Toulon que l’artiste a composé l’été dernier les pièces. POUR PEINDRE, Jannis Kounellis n’utilise ni brosse ni toile. Il conquiert l’espace et l’habite. C’est pour cette raison qu’à l’Hôtel des arts à Toulon il a écarté l’idée d’une rétrospective. Tout l’été, sous l’emprise du lieu qui l’a séduit à la première visite et dont il a pris possession, il a travaillé sur une série de grandes taches de goudron sur papier fixées sur des plaques d’acier de 200 x 180 cm. Si la visite se fait salle après salle, ce n’est qu’à la sortie du musée que l’on parvient à prendre totalement la mesure dramaturgique de son oeuvre.

Jannis Kounellis reste l’un des protagonistes les plus brillants de cette génération internationale d’artistes qui, à la fin des années 60, ont accompli une immense révolution dans le monde de la sculpture. Grec d’origine, il s’installe à Rome dès 1956. Il s’associe dès le début au groupe de l’Arte Povera dont la première manifestation s’est tenue à Gênes en 1967, exposant des sacs de toile cousus ensemble, des sacs remplis de grains, de riz, de café, de lentilles, de charbon.

Il suit depuis toujours une réflexion sur le langage : «Le fait d’utiliser des matériaux «pauvres» était une prise de position politique contre une culture commerciale et artificielle, rappelle-t-il. Mon travail est avant tout de chercher à ouvrir au langage devenu totalement stéréotypé une voie non conventionnelle afin de communiquer autrement.»

Fortement influencé par Burri et Fontana, Kounellis est aussi un grand admirateur de Pollock : «Il ne faisait pas de tableau. La toile par terre était contenue dans l’univers, comme la peinture sur sable des Indiens.» L’artiste se définit comme un peintre mais, plutôt que de représenter les choses, il les expose. L’architecture offre espace et profondeur à son travail. La galerie devient alors un théâtre au sein duquel il dirige ses pièces. Relecture des grands mythes

Marqué par la Grèce et son histoire, il installe en 1969 douze chevaux vivants à la galerie l’Attico, à Rome. Dès 1976, le feu intervient comme une constante dans son travail, rappelant la légende médiévale. En 1989, il expose des quartiers de boeuf ensanglantés éclairés par une lumière de feu. Les objets employés – couvertures, matelas, becs de gaz – sont des allusions aux événements du siècle dans son versant le plus sombre. Tout au long de son oeuvre, il dialogue avec les grands artistes du passé, les maîtres de la Renaissance, de Caravage à Masaccio, de David à Delacroix, de Goya à Picasso. Il offre une relecture des grands mythes, sa vision des préoccupations humaines.

«Mon travail est antiscénographique, affirme-t-il. Je tente simplement de ne pas répéter ce qui a déjà été fait. La répétition forcée d’un style amène à la destruction de l’art. Avant l’Arte Povera, je peignais des toiles représentant des lettres et des symboles. J’ai cessé de peindre quand la critique a commencé à y voir un style.»

Sur la scène de son théâtre de l’Hôtel des arts, entouré de ses taches majestueuses de goudron fondu que viennent parfois traverser des barres métalliques, Kounellis confie qu’il lui est impossible d’expliquer une exposition. Les tôles d’acier sur lesquelles il a accroché son travail ont la dimension d’un lit de deux personnes. «C’est une mesure universelle, comme la hauteur d’une table, la largeur d’une porte. Une dimension standard à la mesure de l’homme. C’est là que je veux agir.»

Une action qui l’engage à fond et qu’il sait risquée : «Car l’art ne sert à rien. Mais, si l’on ne prend pas ce risque, on perd quelque chose. Comme la poésie. Elle n’a pas d’objectif, mais l’absence de sa production est un signe négatif.» Kounellis n’a pas à se justifier. Il provoque un choc émotionnel et spirituel. Sophie Latil