Shoah : un mémorial qui fâche A Berlin, le monument dédié aux six millions de juifs assassinés par les nazis sera inauguré le 10 mai. Censé représenter la culpabilité allemande, il suscite la controverse.
Le champ de stèles en béton, grand comme quatre stades de football, laisse déjà les premiers touristes dubitatifs. Massés le long des barrières qui protègent encore le monument jusqu’à son inauguration, le 10 mai, certains hochent la tête, d’autres poussent de gros soupirs. Ces 2 711 monolithes gris sombre, posés tous les 95 cm et dont la hauteur varie de 0,2 à 5,5 mètres, sont donc censés représenter la «culpabilité allemande». Après dix-sept années d’un débat intense et parfois violent, le mémorial de l’Holocauste, dédié aux six millions de juifs assassinés par le régime nazi, a fini par voir le jour. En plein centre de Berlin. Entre la porte de Brandebourg et l’ancienne Gestapo, là où se trouvaient les anciens jardins des ministères nazis, avant de devenir le no man’s land du mur de Berlin. A deux pas du bunker où Hitler s’est suicidé. On ne pouvait pas trouver endroit plus symbolique. Trop gros, trop cher, trop esthétisant ? «Quoi que les Allemands fassent, ils le feront toujours mal», commente l’historienne Régine Robin, qui a fort bien résumé le débat autour du monument dans son ouvrage, Berlin chantiers. Initié en 1988 par un groupe de citoyens autour de la journaliste de télévision Lea Rosh, le mémorial avait à l’origine pour but de rendre leurs noms aux victimes de la Shoah. L’association avait choisi le projet de Christine Jacob-Marks, qui consistait à graver sur une immense plaque de béton de cent mètres sur cent mètres les noms des 4,2 millions de victimes identifiées par la fondation Yad Vashem à Jérusalem. Ce monument aurait eu toutes ses chances si l’artiste n’avait pas évoqué l’idée d’utiliser des blocs de pierre de Massada, la forteresse israélienne où les Hébreux se suicidèrent collectivement en signe de résistance aux Romains. Mettre en regard ce suicide avec l’extermination des juifs par les nazis parut indélicat au chancelier Kohl qui lança, en 1997, un deuxième appel d’offre. C’est finalement le projet de l’architecte américain Peter Eisenman qui a été retenu. Alors que les premières stèles étaient déjà posées, un nouveau scandale a éclaté l’année dernière, menaçant la poursuite des travaux. En effet, la société Degussa, chargée de fournir le revêtement antigraffiti, avait produit du Zyklon B, gaz utilisé dans les camps d’extermination nazis. Degussa ayant accompli depuis des années un important travail sur son passé, la polémique a fait long feu. Ce qui ne signifie pas que le monument lui-même échappera à de nouveaux débats. Car nul ne sait encore quelle sera la réaction du public qui se promènera entre ces tombes du souvenir et descendra dans le centre de documentation. Semblable à une crypte, cet espace veut donner une vision d’ensemble de la Shoah et présenter le destin de quinze familles juives d’Europe. Il risque aussi de faire doublon avec le Musée juif. A moins que l’on considère que les deux lieux ne s’adressent pas au même public. Certes, l’Allemagne peut se targuer d’avoir réussi, soixante ans après la fin du IIIe Reich, à construire le premier monument national en souvenir de la Shoah. Mais, pour une bonne partie de la communauté juive, ce mémorial ne favorise en aucun cas la réconciliation. «Ce n’est pas un monument pour les juifs, ni un monument des juifs, pas plus un monument sur les juifs. C’est un monument des Allemands sur un terrible événement de leur histoire», a ainsi déclaré Michal Blumenthal, le directeur du Musée juif de Berlin, au quotidien Internet Netzeitung. L’historien Michal S. Cullen déplore l’absence de «lien véritable entre le monument et l’holocauste», et juge le lieu «beaucoup trop abstrait pour inciter les visiteurs à une véritable réflexion». Un monument «sans réponse et sans consolation», titrait hier Die Zeit. Encore plus violente, Doreet LeVitte Harten, commissaire de l’exposition présentant cent ans d’art israélien (lire ci-dessous), n’hésite pas à le qualifier de «monument protofasciste», «juste destiné au divertissement des masses». Et Doreet LeVitte Harten de poursuivre : «C’est stupide, car il y avait déjà un mémorial d’une force incroyable à Berlin.» Réalisé par l’artiste israélien Micha Ullman, c’est une bibliothèque vide et totalement blanche que l’on ne peut voir qu’à travers une vitre posée à même le sol. Cette bibliothèque «invisible» est située sous la Bebelplatz, la place où les étudiants nazis ont jeté au feu des milliers de livres. «Là où l’on brûle des livres, on finit par brûler des gens», écrivait déjà en 1820 le poète Heinrich Heine. Hasard malencontreux de calendrier, le premier autodafé nazi a justement eu lieu aussi un 10 mai, en 1933. Ce qui rend le contraste entre la petite bibliothèque immaculée, discrète, si sensible, et le gros mémorial ostentatoire et abstrait encore plus saisissant.
Par Odile BENYAHIA-KOUIDER