Le visage a toujours été, dans différentes cultures, objet d’interrogations. C’est que ce prétendu “précipité” du sacré dans l’homme se retrouve à la croisée de toute relation humaine à la mémoire, à la croyance, à la mort. Même au sein de l’histoire de l’art, il n’est pas un genre comme un autre : il mobilise des affects particuliers et toute atteinte à son intégrité est perçue comme une menace pour le sujet lui-même. Le visage comporte ainsi une forte charge symbolique qui explique, par exemple, l’usage fétichiste que l’on fait du portrait de l’être aimé et par conséquent la signification catastrophique que prend l’acte de sa destruction. Cette conception, qui fait de la représentation du visage un substitut de l’être, crée un tabou qui interdit de heurter l’intégrité de cette forme. « Certaines sociétés érigent des tabous envers tout portrait, elles refusent les photographies. Elles craignent que l’image ne soit l’homme lui-même et ne prête à celui qui se l’approprie un pouvoir mortel ou malsain sur le naïf qui s’est laissé prendre au piège de l’objectif » écrit David Le Breton, dans un ouvrage Des Visages au sous-titre significatif Essai d’Anthropologie. Le visage cristalliserait ainsi l’enjeu qui sépare l’histoire de l’art et l’anthropologie, celui de la représentation et la présence. Tout, en effet, indique que, pour traverser le mur de la représentation, le visage s’invente son alter ego : le portrait. Plus important encore, les interrogations et les rituels des différentes cultures montrent clairement que leurs différences sont construites autour de leurs divergences quant à la représentation du visage. Vénéré ou blasphémé, sa position capitale dans le champ social se reflète par les diverses interdictions qu’il suscite dans le champ esthétique. Le réflexe iconoclaste que le visage fait naître régulièrement reste l’hommage par l’excellence de son statut particulier qui dépasse la position traditionnelle d’une œuvre artistique. Notre étude cherche à suivre le va-et-vient du visage entre l’histoire de l’art et l’anthropologie et la nécessité, plus qu’avec tout autre genre, de l’envisager comme un objet qui résiste à son inscription dans une seule discipline.