Toute encyclopédie consacre de longues pages à la gloire de l’art italien. Systématiquement, la partie contemporaine, vite expédiée, se voit résumée en quelques lignes. L’exposition récente, au titre on ne peut plus explicite ITALIA NOVA-Une aventure de l’art italien, 1900-1950, manifeste clairement la volonté de redorer le blason d’une production plastique transalpine, relativement peu connue en France. Les organisateurs (pratiquement tous italiens) proposent un parcours qui alterne moments clés et personnalités artistiques marquantes et où on peut regretter un certain estompage du contexte politique, d’autant plus gênant qu’il s’agit d’un art fortement déterminé idéologiquement. On sait, en effet, que premier mouvement d’avant-garde italien, sur lequel s’ouvre la présentation, le futurisme, annonce et prépare non seulement une nouvelle vision esthétique mais aussi un renversement radical de la culture et des habitudes sociales. La virulence et le goût de la provocation qui caractérisent ces artistes s’expliquent par l’emprise particulièrement forte de l’académisme sur la culture de ce pays. Ainsi, en se donnant un nom de baptême symbolique, les futuristes traduisent leur façon d’exalter l’avenir et les nouveaux mythes de la société moderne : la machine, la vitesse, la ville et son dynamisme. Attitude du rejet avant tout qui affiche son mépris envers toute forme de passé, formulé dans l’interminable série des manifestes (Manifeste contre Venise passéiste, Manifeste contre Montmartre). Le premier parmi ces manifestes, rédigé par le théoricien du groupe l’écrivain Marinetti, (20 février 1909), publié dans Le Figaro, indique clairement la nécessité d’exporter ces nouvelles idées là où elles rencontrent un écho : Paris. Investis d’une vocation universaliste, les futuristes se transforment en grands spécialistes du prosélytisme nomade et font porter la bonne nouvelle partout en Europe et jusqu’en la Russie. Cette avalanche de déclarations devient l’une des caractéristique de la genèse futuriste qui soigne sa définition théorique avant qu’il n’accomplisse une véritable révolution formelle. Instaurer une conception poétique résolument tournée vers le futur, croire à la possibilité de traduire littéralement tous les phénomènes de la modernité, reste une visée utopique, parfois teintée d’une certaine naïveté enthousiaste. Pour autant, les œuvres futuristes présentent des solutions plastiques d’une originalité indiscutable. Ainsi, avec La Main du violoniste (1912), Balla réussit à donner au thème symbolique récurrent, la musique, une forte sensation de vibration. Inspiré par la chronophotographie, il superpose plusieurs images successives et obtient la dématérialisation et de la transparence des formes. Ailleurs, Dynamise d’une automobile (1913) de Russolo est un exemple parfait d’une synthèse réussie entre un sujet admiré par les futuristes, la voiture de course, et la représentation du concept de la vitesse par la répétition des triangles rouges et bleus qui semblent parcourir la surface de la toile. Ailleurs encore, les sculptures de Boccioni, qui comptent parmi les œuvres futuristes les plus audacieuses, curieusement absentes ici, sont des figures ouvertes à leur environnement spatial, des masses qui partent en vrilles et qui dégagent un dynamisme extraordinaire. Face à ces travaux, on peut s’interroger si la critique récurrente qui insiste sur les limites des artistes italiens ne se situe pas ailleurs que dans leur appréciation esthétique. De fait, il semble qu’elle soit motivée davantage par ce qu’on peut nommer un double chauvinisme artistique. D’une part, les déclarations outrancières des futuristes, leur goût pour la polémique, leur volonté de surenchérir sur d’autres représentants de l’avant-garde, essentiellement français, ne leur fait pas que des amis. D’autre part, l’histoire de l’art consacrée, semble admettre difficilement toute autre version de la modernité que celle où les cubistes tiennent le haut de pavé. Cependant, s’il est temps de regarder ces œuvres en faisant abstraction de la concurrence nationaliste, il est impossible de les juger hors de leur contexte. Le flirt inauguré par les futuristes avec les fascistes et qui sera pratiqué, à des degrés différents par une bonne partie des artistes italiens tout au long des années vingt et trente, ne trouve ici qu’un faible écho. Certes, les faits ne sont pas simples et comme l’écrit Giovanni Joppolo, « si le fascisme, dans cette situation de déchirement entre progrès scientifique et industriel et défense des traditions culturelles, procédait par réponses et affirmations péremptoires, les œuvres de ces artistes ne pouvaient être que des interrogations inconfortables ». Il n’en reste pas moins qu’il est risqué de proposer au spectateur une toile de Balla au titre rassurant Dangers de la guerre (1915) sans présenter la fameuse Manifestation Interventionniste de Carra (1914) une œuvre emblématique de l’enthousiasme futuriste par cette forme extrême de dynamisme violent qui est la guerre. Problème des prêts ? Peut-être. De même, l’importance accordée à Giorgio de Chirico et plus tard à Morandi (dont visiblement le Musée d’art moderne de Trente et de Rovereto possède une collection importante), justifiée au vu de la qualité artistique de ces deux créateurs, donne à cette partie de l’exposition une allure presque monographique. Chemin faisant, on aurait presque oublié le poids de deux rassemblements qui leur sont contemporains et qui célèbrent les vertus inspirées par le fascisme et avant tout la notion floue et dangereuse de l’» italienté ». Novocento et Valori Plastici, en effet, sont marqués par le retour aux valeurs de la tradition figurative, comprise à la fois comme leçon rigoureuse de forme et comme discipline morale. L’Aventure de l’art italien a le mérite de faire découvrir au public français d’excellents artistes (Sironi, Savinio, Martini) auxquels il faudrait refaire une place dans le panthéon artistique. Elle rappelle aussi, à juste titre l’importance des futuristes parmi les différentes avant-gardes ou encore la dette du surréalisme vis-à-vis de Chirico. Le prix à payer est celui de certains raccourcis commodes qui peuvent donner naissance aux interprétations simplistes. Un pari risqué, tant cette période est caractérisée par ses contradictions. Aventures et mésaventures de l’art italien ?
ITALIA NOVA-Une aventure de l’art italien, 1900-1950, Galeries nationales du Grand Palais, jusqu’au 3 juillet
Encadré
L’absence d’œuvres phares, pour une exposition censée d’offrir un panorama (120 toiles et quelques sculptures) de l’art italien dans la première partie du XXe siècle, peu représenté dans les musées français, est regrettable. On peut aussi contester la vision parfois lacunaire, pour ne pas dire déformée de l’histoire proposée par cette manifestation. Il reste parfois le plaisir visuel face à une toile de Boccioni ou de Balla. Par contre, la contemplation esthétique d’un tableau de Chirico est plutôt limitée vu la qualité médiocre de toiles choisies (hormis La Matinée Angoissante, 1912) qu’on y trouve. A quand une exposition plus équitable de l’art italien ?
A lire
L’Aventure futuriste, Fanette Roche-Pézard, Ecole française de Rome, 1983.
L’art italien au XXe siècle, Giovanni Joppolo, L’Harmattan, 2004.