Catalogue Yves Klein – Editions du Centre Pompidou extrait du texte : “Yves Klein : le cinéma comme témoin de l’irreprésentable” de Jean‑Michel Bouhours
(…) “Les films tournés par Klein affirment une nécessité d’auto‑représentation, que l’œuvre elle‑même avait irrémédiablement écartée. « Portrait of the artist as a young man » : Yves Klein s’est littéralement montré dans tous les rôles qui ont été les siens, exception notable de la figure du peintre traditionnel de chevalet. Nous le voyons en judoka, ceinture noire 4e dan, en 1952, en chef d’orchestre dirigeant sa « Symphonie monoton », en directeur d’acteurs, pour une mise en scène soigneusement orchestrée de ses merveilleux pinceaux vivants, dont les chorégraphies laisseront sur la toile pour l’éternité ces empreintes « anthropométriques ». Klein confère, disserte mais l’image qu’il donne de lui‑même n’est pas exclusivement celle d’un artiste « cérébral » ; il travaille également de ses mains : le casque sur la tête il est grimpé, en compagnie de Rotraut sur un échafaudage pour la réalisation de l’Opéra de Gelsenkirschen, à fixer au mur ses décors faits d’éponges bleues. En pompier ‑ pyromane l’œil narquois, il excelle ; vêtu d’une chemise aux manches retroussées et d’un gilet par‑dessus, le peintre de feu semble jubiler. L’angle de prise de vue en plongée et le cadrage parfaitement choisis, semblent signaler la valeur spirituelle de l’exercice. Klein peint au pistolet, flambe au chalumeau des toiles humidifiées, réalise des suaires, immerge son modèle dans la profondeur abyssale du bleu. Et s’il doit peindre, ce sera avec un rouleau ou une spatule pour lisser le pigment. La réfutation du dessin, la peinture élevée au rang de poussières ont banni l’image du peintre avec son pinceau. Enfant déjà, Klein était surnommé par ses camarades « le Capitaine ». Klein a vécu une vie qu’il a orchestrée comme une pièce. Chacune de ses apparitions publiques était soigneusement préparée. Souvenons‑nous de l’exposition de 1958 chez Iris Clert « La spécialisation de la sensibilité à l’état matière première en sensibilité picturale sensibilisée », avec la garde républicaine en comité d’accueil, l’entrée de la galerie par une porte dérobée, l’illumination (ratée) de l’Obélisque de la Concorde‑ Sa performance d’anthropométries sur accompagnement musical orchestral de la « Symphonie monoton » à la Galerie Internationale était elle‑même très préparée ; trois champs : le musical, le pictural et le verbal étaient distribués spatialement puis temporellement par l’artiste : le coup de baguette du chef donnant le départ musical, puis l’ordonnateur d’une performance picturale sur la scène centrale, enfin le théoricien de son art, qui harangue le public. Ses apparitions filmiques sont elles‑mêmes soigneusement préparées. Son mariage avec Rotraut Uecker devant les caméras en habit d’archer de Saint Sébastien, relève d’une véritable mise en scène, extravagante et fantasque, qui, bien que dépourvu de proposition artistiques stricto sensu, entrera d’emblée dans l’œuvre de l’artiste, comme un des ces moments‑clefs d’une Vie spectacle. La mise en scène se suffit alors comme projet artistique.
Le premier grand texte d’Yves Klein sur l’histoire de l’art et ses propres conceptions artistiques est écrit sous forme d’un scénario jamais tourné : intitulé « La Guerre. (de la ligne et de la couleur) ». Un très court prologue constitué d’une suite de plans monochromes sur un son continu fait figure de transcription cinématographique de la monochromie. Le scénario est un plaidoyer pour la couleur au détriment du dessin, dans la perspective de plusieurs milliers d’années d’histoire de l’art.
Au cours de l’année 57, où Klein inaugure l’époque bleue, il a recours pour ses films à la pellicule couleur ; ceux‑ci deviennent alors de véritables films bleus, monochromes. Les cartons de générique sont réalisés sur fond IKB ; beaucoup de gros plans soulignent la matière pigmentaire du bleu. Les éponges imbibées d’IKB sont filmées en très gros plans ; des recherches sur l’éclairage les transforment en paysages d’une planète bleue au relief lunaire. Il est probable que les séquences consacrées à la période bleue que nous possédons aujourd’hui je fais référence aux films restaurés en 1998 par le service Cinéma du Musée National d’art moderne avec la collaboration des Archives Klein. Après la mort de Klein, ces morceaux de films avaient été montés pour trouver diffusion. Shinichi Segi en fit un montage de 29 minutes en 1963 intitulé « Yves le monochrome » sur une création musicale de Tory Takemitsu (1ere diffusion en 1966) Je remercie Murielle Dios Santos de m’avoir communiqué ces renseignements. Daniel Moquay réalisa vers la fin des années 60 un montage de 45 minutes, qui avait été présenté en particulier dans la rétrospective Yves Klein en 1983 du Centre Pompidou. La restauration effectuée par Laure Sainte Rose en 1998 a consisté à rendre à ces bobines leur état d’origine, celles de bribes cinématographiques soient quelques reliquats du film: « Les cris bleus de Charles Estienne » de 1957. Dufrêne devait préciser que l’origine de ce projet remontait à 1952, quand Klein lui proposa une collaboration consistant à pousser un cri prolongé devant chacun de ses panneaux monochromes. Le choix se porta finalement sur le critique d’art, mais aussi chanteur Charles Estienne pour pousser ces cris longs, semblables aux cris que les marins poussent dans la brume pour éviter les collisions entre bateaux.
Dans le Journal Dimanche du 27 novembre 1960, Klein évoque un projet cinématographique de ses débuts, qu’il aurait proposé à un producteur japonais en 1953 « La marque de l’immédiat » in Dimanche. Repris dans Ecrits, Ensba.. L’action se passe sur une plage où évolue un couple d’amoureux. Au travers de la question centrale de l’empreinte, le projet évoque une sensualité explicite, qui ne transparaît jamais dans les films qui nous sont parvenus, et en particulier dans les séances d’anthropométries où la distanciation de l’artiste au modèle est remarquable. Ce projet non réalisé n’est pas sans évoquer deux autres expériences cinématographiques évoquées par Sacha Sosno. Durant l’été 1961, Sosno a tourné un film avec Klein et Rotraut, nus sur le toit‑terrasse de la Villa Beauvallon située dans le golfe de St Tropez, et conçue par le père de Sosno. Film hédoniste aux relents de cinématographie suédoise de l’immédiat avant‑guerre, le couple évoluait dans un univers en aluminium reflétant le bleu du ciel. Dans la foulée, Yves Klein aurait conçu un film sur le bleu Ces informations m’ont été communiquées par Sacha Sosno en avril 2006. à partir du ciel et de la mer, les deux éléments de la nature qu’il définissait comme les plus abstraits. Le film devait dû être tourné en une seule prise de 120 mètres de 16mm, en un flot « continu » d’enregistrement pelliculaire, à la manière de la « Symphonie monoton », sans coupes ; le plan de fin devait être identique à celui du début, un monochrome bleu du ciel, faisant du film une boucle sans fin.. L’espace était un espace homogène entre le ciel filmé d’un hélicoptère jusqu’à la plage de Ramatuelle transformée en un espace monochrome Klein avait proposé au Secrétaire général de l’année géophysique internationale de travailler à la réalisation sur le globe d’une mer bleue, à base d’IKB planctomique. Cf Ecrits, p 59. Un couple marchait vers une mer ; les empreintes de leur pas s’effaçant au fur et à mesure du ressac ; l’homme et la femme devaient dans une extraordinaire allégorie kleinienne, disparaître progressivement dans le bleu de la mer, alors que l’opérateur remontant à bord de l’hélicoptère allait sans discontinuer faire un travelling arrière de la scène et terminer sa prise dans le bleu du ciel. ” (…
coordonnées de Jean‑Michel Bouhours Conservateur en chef chargé du projet muséographique Nouveau Musée National de Monaco Villa Paloma 56 Boulevard du Jardin Exotique MC 98000 Monaco tel : 00 (377) 93 15 20 95 fax : 00 (377) 93 50 94 38 attention : nouvelle adresse / NEW ADDRESS