[Se plonger dans les abondantes archives de Klein permet de comprendre pleinement l’ambition démesurée de son art. La quête de Klein excède le niveau esthétique pour toucher à des sphères politiques : changer la vie, fabriquer un homme nouveau, fonder une communauté libre et responsable, accomplir une « révolution bleue ». Mais avec quelle arrière-fond et, surtout, avec quelle efficacité ?]

Il peut y avoir quelque chose d’absolument cruel à se plonger dans les archives manuscrites d’un artiste. Il suffit qu’au chercheur bienveillant – un universitaire, un conservateur ou un journaliste souvent – traquant quelque éclairage esthétique sur le processus créatif se substitue un œil un peu plus impartial pour constater que les prétentions politiques et utopiques d’un peintre confinent souvent au ridicule. Il est difficile de faire l’économie des écrits d’Yves Klein, trop nombreux, trop investis pour être séparés de son œuvre et échapper à l’analyse. Il est difficile aussi d’opposer à leur ambition une éternelle indulgence sous prétexte qu’ils sont le fruit verbal d’un des plasticiens les plus inventifs du 20e siècle. En cette matière comme en d’autres, le problème qui se pose alors est celle du premier ou second degré d’Yves le monochrome. Vaste débat.

L’universalisme de la « révolution bleue » Dès 1952, Klein prend habilement un coup d’avance sur les esprits grincheux en affirmant que « celui qui raille est un désespéré qui a perdu sa dignité. » Ralliement obligatoire à son œuvre ? Sans doute. L’utopie esthético-politique de Klein reprend d’ailleurs, en conscience ou non, le concept de Roger de Piles comparant les éléments d’un tableau à l’harmonie d’un royaume. Klein considère la France comme une peinture et sa peinture comme l’agent symbolique d’une « transformation de la manière de penser et d’agir du peuple français, dans le sens du devoir individuel vis-à-vis de la collectivité nationale et du devoir national vis-à-vis de la collectivité des nations » (en-tête de la lettre au président Eisenhower). Klein prône une « révolution bleue ». Face au pragmatisme sanguinaire d’une révolution rouge, il s’agit d’une révolution éthérée et anhistorique. Pour l’artiste, la convocation de l’histoire réelle se limite dans sa fameuse lettre à Eisenhower à « de douloureux événements [qui] bouleversent la France », résumé cursif de la guerre d’Algérie et d’une crise constitutionnelle. Cette révolution consiste en un dépassement de la problématique de l’art (titre du seul recueil paru du vivant de l’artiste) pour construire un espace social homogène – monochrome ? – dont le liant serait les productions de l’artiste. En effet, les œuvres de Klein, loin d’être de simples supports qu’on accroche aux cimaises d’une galerie ou d’un musée, sont des passages vers l’ « absolu », le « tout » de l’immatériel. Dans son discours prononcé après le vernissage de l’époque pneumatique, il déclare ainsi : « Le justification de mon œuvre réside dans la projection universelle et motivée de son essence picturale. » Projection interstellaire même, puisque le jeune homme se lança dans la course aux étoiles contre les Russes et les Américains en imaginant avec le designer Roger Tallon une Rocket Pneumatique (1961), destinée à quitter la Terre pour rejoindre le vide cosmique. Autrement dit, Klein ne se percevait pas tant comme un peintre que comme le dépositaire d’une nouvelle donne politique d’envergure cosmogonique, dont ses créations seraient les instruments de production. Il pensait pouvoir modifier le rapport de l’individu au monde, à cet espace dont ses œuvres – Le Globe terrestre bleu (1957) ou les Reliefs planétaires (à compter de 1961) par exemple – étaient, selon son expression, ses « titres visibles de propriété ». Cette mégalomanie esthético-politique l’a poussé à écrire plusieurs lettres adressées à d’influents hommes ou organismes publics (le Pape Pie XII, le Dalaï Lama, la Ligue des Droits de l’homme…). La teneur de ces missives ne se justifient qu’à l’aune d’un second degré qui, si l’on osait l’étendre à l’ensemble de sa carrière, laisserait penser que ses monochromes avaient la même valeur de blague que la blancheur immaculée de la Première communion de jeunes filles chlorotiques, par un temps de neige signée Alphonse Allais… Nous n’en sommes bien sûr pas là. Le 20 mai 1958, alors que la France connaît les tumultes de ses guerres coloniales et prépare l’avènement d’une nouvelle République, il propose à Eisenhower, selon un schéma flou et farfelu, l’allégeance nationale à une structure supra-nationale (sur le modèle de l’ONU) dans le but de « donner un exemple au monde de l’ordre et de la grandeur de la Révolution de 1789 qui sublima l’idéal universel. » Au triptyque « Liberté, égalité, fraternité », il souhaite ajouter l’impératif du « Devoir ». Klein cède à un universalisme convenu, dont il s’imagine le centre : une sorte d’artiste-prophète construit sur le modèle naïf et suranné des romantiques. Alors, second degré ? Peut-être, bien que l’influence des idées de l’Américain Gary Davis, créateur du mouvement « Citoyens du monde » auquel souscrivait Raymond Hains, ne soit pas à négliger non plus, et attesterait plutôt du sérieux de ces quelques lignes.

Colorer les explosions et faire exploser l’espace De manière plus amusante, plus iconoclaste, son projet de coloration des explosions nucléaires, dont l’ironie est pour le coup évidente, est adressé aux plus hautes autorités mondiales. Il s’agit, par la désintégration de la matière associée à la diffusion du bleu Klein, de produire des « réalisations monochromes » d’envergure incomparable. Au-delà de la dénonciation du crime de masse par les bombes A et H, il y a dans ce canular une étonnante résurgence de Kandinsky dont la révélation mythique de l’abstraction est venue – expliquait le Russe – avec la découverte de la division de l’atome. C’est à partir de ce point nodal, que Kandinsky a développé dans et par sa peinture un nouveau rapport à la désintégration de l’univers. L’imaginaire cosmique de Klein est de même hanté par une immatérialité que la peinture ne doit pas venir combler, mais tout au contraire révéler et même favoriser. Son monochrome Hiroshima (1961) s’inscrit dans cette logique : laisser l’empreinte du visible, de l’énergie de corps annihilés. Il y a en définitive dans le projet d’association du bleu et des bombes, le fantasme d’une déchirure dans le monde visible, au creux de laquelle pourrait se nicher cette lucarne sur l’absolu qu’est l’I.K.B. Et ce même fantasme est au cœur du projet parallèle, formulé avec humour dans une lettre au Secrétaire général de l’année géophysique internationale, consistant à fabriquer une mer Bleue, en sus des mers Noires, Blanches ou Rouges. Klein s’est rêvé en prophète, voire en Christ. Son brouillon de lettre à Fidel Castro où il clame son enthousiasme et espère pouvoir aider activement par ses recherches à apporter des « solutions aux problèmes de la collaboration dans la collectivité » est relayé par une volonté effrénée de mise en œuvre. En juin 1959, la conférence à la Sorbonne sur « l’évolution de l’art vers l’immatériel », où l’artiste est accompagné de l’architecte Werner Runhau, pose les bases théoriques et pratiques (et Klein précise ne pas parler « de manière utopique ») qui doivent rendre possible l’éviction du toit, cette chape qui sépare l’homme du bleu du ciel. Klein, en explorant une nouvelle forme d’architecture et d’urbanisme à base d’air comprimé et de feu, tend à supprimer les limites physiques des murs et des plafonds. Il dit ambitionner de « renouer avec la légende du paradis perdu », de façon à fonder une communauté d’individus enfin libérés, et oscille en fait, comme l’écrit très justement Laurence Bertrand Dorléac « entre un individualisme extrême et une dépersonnalisation totale ». Au cœur de la libération et de la quête de l’immatériel, il y a encore la récusation violente du système économique du quantitatif auquel Klein souhaite opposer un système de richesse qualitatif. Ce tour de passe-passe intellectuel de la « révolution bleue », qui dénonce le sacrifice au tout-marchand (auquel le peintre n’échappe d’ailleurs pas franchement), tend à favoriser l’émulation morale et intellectuelle contre le capital. Utopie, encore : « Dans un tel système, l’homme riche sera nécessairement un génie authentique dans sa spécialité. Ce ne sera que justice enfin », s’exclame Klein. Mais faut-il vraiment déplorer que n’ait pas abouti son rêve d’une société où tout un chacun serait créateur, sous peine d’être un parasite ? A bien considérer ce que dit Yves Klein, il n’y a, au bout du compte, qu’une seule question à poser à son fantôme : a-t-il ou non réussi à dépasser la problématique de l’art, comme il se l’est imposé ? Celui qui écrivait « humilité » en cascade sur son journal de 1957 – second degré encore ? – répond « oui » à cette interrogation en décembre 1959. C’est pourtant faux. Car, des projets politiques et sociaux de Klein, il ne reste que les cendres d’utopies infaisables, de délires avortés. Avec Klein, l’art semble avouer son impuissance totale à changer la vie, malgré des vœux pieux. Yves Klein, n’a pas révolutionné le monde, mais juste la création plastique. Il était un grand artiste. Il n’était aussi que cela. Thomas Schlesser