Le 85 Rokin est une maison étroite, sur une des rares grandes rues du centre d’Amsterdam. Une inscription discrète signale que Max Beckmann (1884-1950) a vécu ici de 1937 à 1947 : dix ans d’exil, de menaces, d’angoisse durant l’occupation nazie. Dix ans pendant lesquels, enfermé avec son épouse Quappi dans un petit appartement, Beckmann a tant dessiné et peint qu’il a exécuté là près du tiers de son oeuvre entier. L’exposition qui reconstitue cette histoire au Van Gogh Museum est remarquable. Plus d’une centaine de toiles et de dessins, des lettres, des documents d’archives : difficile d’être plus complet. Aucune rétrospective n’avait jusqu’ici étudié aussi bien cette décennie décisive dans l’oeuvre de l’un des plus grands peintres du XXe siècle.

Dès la prise de pouvoir d’Hitler en 1933, la situation de Beckmann devient dangereuse. L’enseignement lui est interdit, ses toiles décrochées des musées. Le 18 juillet 1937, pour l’ouverture de la Maison de l’art allemand à Munich et l’inauguration de l’exposition sur l‘“art dégénéré”, Hitler prononce un discours furieux contre l’art moderne. Beckmann l’entend à la radio et décide de quitter aussitôt le Reich. Il a compris qu’il ne devait pas attendre plus longtemps. Un an plus tard, faute d’avoir pris la même décision, Kirchner s’est suicidé.

DES CAMIONS DE LA LUFTWAFFE

Parce que la soeur de Quappi habite les Pays-Bas, les Beckmann s’y rendent. Ce ne doit être qu’une étape. Beckmann veut s’établir à Paris, où il a déjà vécu, à moins que ce ne soit aux Etats-Unis, où il espère être invité à enseigner. Il vient à Paris, temporise, hésite. A l’été 1939, la guerre le surprend à Amsterdam. Une chaire lui est alors proposée à Chicago, mais le visa nécessaire à son émigration lui est refusé. Il est prisonnier : l’invasion des Pays-Bas le prend au piège. Il ne lui reste qu’à essayer de survivre en attendant la défaite des nazis. Par prudence, il détruit son journal des années précédentes. Seul soulagement : son fils Peter parvient à faire transporter les oeuvres restées dans son atelier en Allemagne jusqu’aux Pays-Bas dans des camions de la Luftwaffe…

Quelques rares ventes, plus ou moins clandestines, lui assurent des ressources. Des complicités lui permettent un approvisionnement en couleurs et en toiles. Chaque jour, il travaille. Suivant le principe qui est le sien, son oeuvre se partage en deux moitiés. La chronique de la vie ordinaire réunit scènes vues dans les rues et les cafés, portraits et autoportraits. L’autre moitié, c’est celle des fantasmagories légendaires dans lesquelles les rêves, les peurs et les horreurs prennent forme picturale : de grandes toiles et des triptyques. Quatre des cinq que Beckmann a peints à Amsterdam sont réunis, et ce seul fait suffirait à justifier l’exposition, car il est peu d’oeuvres plus passionnantes et plus complexes.

Beckmann y prend toutes les libertés. Intensité chromatique paroxystique, disproportions et déformations des corps et des objets, renversement des figures sens dessus dessous, prolifération des éléments que l’on croit annexes et qui se révèlent essentiels, ellipses et allusions, mixte de burlesque et de tragique : on peut demeurer longtemps devant les triptyques Carnaval, Acrobates ou Persée sans en épuiser les étrangetés.

VOCABULAIRE DE DÉGUISEMENTS

Comme Picasso - le seul auquel il veut être comparé -, Beckmann invente son langage, tout un vocabulaire de déguisements, de monstres, d’épées, de flambeaux, de cuisiniers, de trapézistes, de revenants, de héros mythologiques et de spectres. Et une syntaxe spatiale singulière : plans superposés dans la hauteur plus que dans la profondeur, perspectives écrasées ou étirées. Au premier regard, on dirait des scènes presque réalistes. Au deuxième coup d’oeil, anomalies et incongruités jaillissent. Ce sont elles qui suggèrent que nous vivons dans un monde absurde, fondé sur les apparences, les mensonges, les crimes.

Les toiles de la vie amstellodamoise durant l’occupation ne sont pas plus optimistes : filles que l’on devine misérables ou prostituées, paysages vides ou semés de destructions, crânes ricanant entre des cartes à jouer, autoportraits sous le signe de la mélancolie et de l’accablement. En souvenir des temps heureux, Beckmann peint de mémoire la Côte d’Azur qu’il pense ne jamais revoir - et où il se précipite dès que la guerre est finie et qu’il retrouve enfin un passeport.

En 1945, en peu de temps, sa peinture change : elle se fait dansante, fantasque, amoureuse, érotique. Beckmann revit. Malgré les sollicitations, il refuse de revenir en Allemagne et accepte d’aller enseigner son art à Saint Louis (Missouri) : une nouvelle période s’ouvre, la dernière de son oeuvre. “Max Beckmann in Amsterdam 1937-1947”, Van Gogh Museum, Paulus Potterstraat 7, Amsterdam. Tél. : 00-31- (0) 20 570 52 00. De 10 heures à 18 heures. Jusqu’au 19 août. 10 €.

Philippe Dagen Article paru dans l’édition du 10.05.07. Elections 2007 : Le Monde chez vous pour 16€/mois Classez cet article Citez cet article sur votre blog Recommandez cet article Imprimez cet article Envoyez cet article par e-mail

Un autoportrait du peintre allemand Max Beckmann (1884-1950). | AFP/JEAN-PIERRE MULLER AFP/JEAN-PIERRE MULLER Un autoportrait du peintre allemand Max Beckmann (1884-1950).

Reportage Exposition : la peinture de Max Beckmann à l’épreuve du IIIe Reich Forum Expositions Discutez ici de l’actualité artistique et de toutes les formes d’art : peinture, photographie, architecture, etc. Le blog de Lunettes rouges | D.R. Blog Amateur d’art “Lunettes Rouges” visite musées et galeries dès qu’il le peut, à Paris ou au gré de ses voyages. Collectionneur éclectique, amateur éclairé, il nous fait partager ses découvertes.

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