Les Trois âges de la vie arrive peu de temps après le scandale retentissant des fresques exécutées par l’artiste pour l’Université viennoise. Face à une critique véhémente, Klimt retire ses oeuvres monumentales mais continue de traiter les sujets allégoriques. Non pas que le thème soit nouveau. Depuis que l’homme se sait mortel, le cycle de la vie est devenu sa préoccupation principale. A la fin de XIX° siècle, des variations sur ce sujet reviennent fréquemment dans l’iconographie symboliste, souvent teintée d’accents philosophiques et mystiques. Klimt, lui, réduit l’allégorie à ses principales composantes ; les corps de l’enfant, de la mère et de la vieille femme saisis de face, de trois-quarts ou de profil ne forment qu’un seul « bloc » pictural étiré verticalement, enveloppé d’une surface recouverte de motifs à l’aspect organique. Hiératiques et “encastrés” dans le fond, les trois personnages fusionnent mais offrent néanmoins une image contrastée : la déchéance d’un corps vieillissant et décharné tranche avec la perfection et la fraîcheur de la jeunesse, le désespoir du visage caché entre les mains s’oppose à la pureté épanouie de la tendresse maternelle. Fidèle à ses habitudes, Klimt choisit le nu féminin pour incarner le passage du temps et ses ravages, exprimé avec violence par les dégradations physiques que porte la figure de droite. Par un mélange d’élégance raffinée et de brutalité, deux forces antagonistes entrent en jeu dans cette toile. D’une part, la volonté de parvenir à la création d’une surface purement ornementale ; d’autre part, la quête d’une intensité expressive. C’est en somme l’illustration du paradoxe fertile de la scène artistique viennoise, dont Klimt reste le symbole le plus spectaculaire. Ainsi, déjà en 1905, dans une missive destinée à son illustre amie française Mme Clemenceau, Bertha Zuckerkandl, une fine connaisseuse de l’art viennois, écrit ces propos visionnaires : « Klimt s’écarte de tout symbolisme traditionnel. Avec son langage graphique il a osé élaborer ses propres allégories. Il a relégué l’Idée au second plan, car il donne la primauté à l’aspect pictural. Chez lui, formes, silhouettes et composition naissent de la couleur ; ce n’est que par cette force dynamique que s’éveille la pensée ». A cheval entre les XIXe et XXe siècles, les œuvres de Klimt plongent encore leurs racines dans un symbolisme littéraire mais présentent en même temps des qualités plastiques qui vont devenir les traits “imposés” par la modernité. Cette peinture aplatie, indissociable de la surface qui dissout le sujet dans des composants de la toile, non mimétiques et décoratifs, préfigure certains des partis pris formels que développera la peinture abstraite.
La zone de la chevelure
La chevelure abondante tisse un lien inséparable entre les deux femmes et donne ainsi toute la mesure de la transformation inévitable de cet « ornement » féminin avec l’âge, illustration d’un érotisme provocant et désespéré. « Les cheveux bruns, écho des chairs mates et corrompues, se mêlent subtilement à la toison rousse de la mère. Au final, Klimt nous dit que le seul vrai sens de l’Histoire est là : la femme a été fatale au temps passé, mais, aussi bien, le temps qui passe est fatal à la femme » (Thomas Schlesser). Vanité des vanités : tout est vanité.
La partie supérieure du corps de la jeune femme
Jeune mère à la beauté resplendissante ou madone à l’enfant dans une version laïque. Vue de face, son corps semble bidimensionnel ; surface ou interface entre l’enfance et l’âge avancé, un état de grâce fragile qui ne dure qu’un instant. Sur le plan plastique, cette stylisation à l’extrême des corps montre clairement la volonté de Klimt : réduire l’aspect imitatif de son art et faire de la figure humaine un composant décoratif de l’œuvre, au même titre qu’un élément symbolique de cette allégorie.
La zone dorée et grise au niveau des jambes
Mini paysage traité d’un all-over floral, rideau de pluie « brouillard d’étoiles » (Franz Smola) ou autre phénomène atmosphérique fantastique… Fasciné par l’art byzantin, Klimt reprend ici les principes de la mosaïque ayant recours à un puzzle de tesselles irrégulières et scintillantes. Utilisant les techniques des arts appliqués et un choix de matériaux précieux (or, argent), l’artiste dépasse l’opposition traditionnelle entre sujet et décor, englobant le tout dans une manière unifiée et aboutie.