L’herbe sèche et les rochers se disputent, un ruisseau s’étend et serpente entre des langues de terres couvertes d’une végétation touffue. Le soleil, derrière des nuages s’étirant sur l’horizon, couche sur les eaux tumultueuses une fine patine d’or. À gauche du tableau, un mas. C’est un Paysage méditerranéen peint par Albert Edelfelt, un Finlandais, qui comme beaucoup d’artistes européens ou américains qui lui sont contemporains, est venu vivre en France. Plus exactement, à Paris, en 1874. Des paysages comme ceux-là, peints par un Ville Vallgren ou un Fritz Thaulow, la France en a raffolé au tournant du XXe siècle, alors que les maîtres de la peinture nordique séjournaient à proximité de la forêt de Fontainebleau, à Barbizon, à Gretz-sur-Loing, sur les rivages de la Manche, de Bretagne ou de Normandie. Les artistes avaient trouvé le long de ces côtes,
 matières à exercer et enrichir leurs techniques et désirs d’exploration artistique, notamment à travers des motifs particulièrement propices à la libre création : vues sauvages, rurales ou maritimes. Fascinée par l’attachement profond des Nordiques à la nature et par leurs représentations sensibles d’êtres humains dans leur vie quotidienne (La Petite Suédoise par Hugo Salmson, vers 1883), la France a collectionné leurs toiles. Paris leur a aussi offert la consécration aux Expositions universelles en 1889 et 1900. Un coup de foudre pour une école que l’exposition “Echappées nordiques”, présentée au palais des Beaux-Arts de Lille, ranime à travers une centaine d’œuvres issues des collections françaises, des tableaux pour la plupart, mais aussi des dessins, des gravures et des sculptures. De ces “Echappées nordiques” à Lille, on retiendra surtout les paysages. D’abord, la terre. Rochers lisses, côtes indentées et interminables, profusions d’îles et d’îlots, forêts sans fin trouées de lacs, faune et flore profuses, longues distances, fjords, hautes terres et incontestable monotonie du décor. Ensuite, l’eau. Omniprésente, la mer, bien sûr, mais aussi d’innombrables lacs, des marécages, des torrents, des bourbiers, de la pluie, de la neige. Enfin, la lumière. L’incomparable lumière du Nord. Façonnés par une simplification picturale inspirée de Manet, attirés par des thèmes axés sur le caractère, les peintres scandinaves et finlandais sauront tous traiter des sujets (paysages, portraits, scènes de la vie quotidienne, intérieurs) avec un grand souci de réalisme, confinant parfois au réalisme édifiant, même sordide. Certains expérimenteront une peinture d’atmosphère, impressionniste, expression saisie et saisissante des jours comme chez le Suédois August Strindberg. Le Norvégien Edward Munch concrétise son angoisse avec une virulence novatrice qui influencera directement l’expressionnisme germanique et prend ainsi, en France, une envergure internationale. Edelfelt, coqueluche de la vie parisienne et portraitiste de Louis Pasteur, partagera sa vie entre la France l’hiver, et la Finlande, l’été. Cette terre, cette Finlande affranchie des siècles de domination suédoise, il va l’a arpenter dans les coins les plus reculés et s’y est émerveiller du spectacle de la nature vierge. La nature dans toute sa splendeur, loin des tumultes d’Helsinki et de la trépidance de Paris, qu’il retranscrit dans ses tableaux. Une impression, l’éternité dans toute son immobilité. À la fin du siècle, le Danois Vilhelm Hammershøi évolue vers un symbolisme intimiste. Tenue à distance, recluse, une jeune femme vêtue de noir occupe ses “Intérieurs”. Huis clos étouffant où la lumière ne filtre qu’à travers l’austère fenêtre. Ce sont encore des femmes qui s’offrent dans les tableaux du Suédois Anders Zorn. Mais les siennes sont nues. Et finalement, cette autre créature, vierge et pure, au bain, ou se coiffant nue sur une chaise, comme la Femme du musée d’Orsay, peut aussi définir convenablement la peinture nordique. Une femme belle et farouche, envoûtant le peintre, le spectateur. Malika Bauwens

“Echappées nordiques – les maîtres scandinaves et finlandais en France – 1870-1914” Du 10 octobre au 05 janvier Palais des beaux-arts Place de la République - 59000 Lille 03 20 06 78 00 www.pba-lille.fr