Nu féminin, 1910, Est-ce la main de diable ou la main de Dieu, est-ce celle de la jeune femme allongée, aux membres amputés ou encore celle de l’artiste, décharnée et osseuse, attirée par ce corps nu ?
Accusé de pornographie, soupçonné de ce que de nos jours on nommera pédophilie scopique, condamné pour trois semaines de prison, Schiele, comme ayant perdu ses repères, dessine sa cellule fragmentée. Autoportrait, 1916, Assis ou à moitié allongé, dans une position qui laisse clairement apercevoir son sexe qui, une fois n’est pas coutume n’est pas déformé, Schiele nous fixe d’un regard inquisiteur, presque menaçant. L’érotisme n’est pas dans la nudité mais dans ce qu’elle suggère. Et c’est encore avec l’autoportrait que la provocation, la transgression va au plus loin ; l’érotisme se transforme ici en autoérotisme Autoportrait au manteau noir, se masturbant, 1911. Certes, on connaît des scènes de même type avec les jeunes femmes chez Klimt. Toutefois, la sexualité féminine, offerte à la jouissance masculine était plus que tolérée. Or, le même geste performé par l’homme, cette façon brutale de lever le rideau sur un acte supposé honteux, va à l’opposé de la sensualité sublimée que permet une société caractérisée par une hypocrisie étouffante et policée. Se lancer dans cette activité irrépressible, souligner les parties sexuelles, mettre en évidence un érotisme non idéalisé, tout ceci garde encore son impact subversif. Attitude d’autant plus inquiétante que la jouissance montrée par Schiele semble tout sauf jouissive. Le corps tendu, les yeux écarquillés, l’expression douloureuse ou effrayée déplace clairement Eros vers Thanatos. De fait, plus qu’une attitude d’abandon, le plaisir solitaire chez Schiele évoque plutôt une version peu rassurante de la petite mort. Et pourtant, même ici, l’œil du spectateur est tiraillé entre le choc de cet érotisme cru et la contemplation esthétique. La ligne souple et fine, qui semble être à la fois contour et trace autonome, les taches et les touches légères de couleur qui, posées délicatement sur une chair ou sur une page blanche, les font respirer, les motifs des tissus décoratifs sans fonction apparente, tout, jusqu’à la signature d’une stylisation recherchée, contribuent à ce troublant sentiment de grâce. Sans doute, le succès exceptionnel de Schiele, dont les expositions attirent des foules, est dû à cet équilibre miraculeux entre horreur et beauté, entre angoisse et jouissance. Schiele est, pourrait-on dire, l’inventeur génial et unique d’un expressionnisme raffiné.