Un nu allongé sur un lit à couverture zébrée. Une pièce à espace dépouillé, évidé, à l’éclairage zénithal et cru. Univers intemporel, d’un feutré exigu, imperméable à toute ce qui viendrait déranger cette atmosphère de huis-clos, sourd aux appels venant de l’extérieur. Comme toujours, c’est dans les lieux anonymes qu’évoluent les personnages baconniens, chambres d’hôtel impersonnelles ou cellules aux couleurs désespérément immaculées, aveuglantes dans leur perfection lisse. Le contraste est immédiat entre la masse organique imposante, le corps aux contours tracés dans la matière et la rigueur des zones chromatiques nettement découpées et cadencées. Malgré son volume important, ce corps ne s’enfonce pas dans le matelas, il semble comme ajouté, sans véritable point d’appui. Chez Bacon, les être humains, les objets, ne se lient pas, n’entretiennent que des rapport de contingence, ne sont que des acteurs d’une pièce sans narration aucune. Ici, la sensation d’anonymat persiste, malgré le fait que la femme représentée, Henrietta Moreas, est une amie du peintre. Son visage tuméfie, déformé, garde encore une sorte de ressemblance résiduelle qui permet l’identifier. Paradoxalement, Bacon avoue son besoin d’avoir une connaissance plus intime de ses modèles dont il collectionne les photos. C’est à partir de photos qu’il peint ses personnages car, déclare-t-il : « si je les aime je ne veux pas pratiquer devant eux l’injure que je leur fais dans mon travail ». Un sentiment compréhensible en vue de la grammaire de la déformation que l’artiste fait subir au corps humain, à l’encontre de toute logique anatomique. Chez lui, en effet, la chair ne correspond pas aux valeurs qui lui sont habituellement accordées par la tradition, l’esthétisation ou l’érotisation du nu. La torsion de la figure vient de l’équilibre entre l’excès et le manque, de l’abondance des bourrelets face à l’imprécision picturale de leur enchaînement, liée aux effets de brouillage où les membres se transforment en un bouillonnement de taches. Les mouvements du pinceau soulignent les excroissances fortuites de la forme, au mépris d’un réalisme conventionnel. Le corps, qui paraît désossé, est complètement tire bouchonné, enroulé autour de lui même comme un ressort ; lla chair est molle, malléable, tordue à l’extrême, jusqu’aux limites de l’informe. Et pourtant, la pose est lascive et l’aspect général garde inexplicablement, son aspect sensuel. Entre fascination et dégoût, lla chair est faible…
Zoom visage
Il n’y a pas des portraits chez Bacon car chez lui le visage se débat avec la peinture. Balafré et rayé de traînées blanches, meurtri sous les touches du pinceau, il a les traits “cassés”, comme heurtés par un choc puissant. Dépouillé de toute ressemblance “trait pour trait”, de tout réalisme photographique, c’est un métabolisme difforme en voie de désintégration lente mais certaine. Pourtant, il trahit l’identité de son modèle par un rictus ou une grimace, marqués dans lla chair, imprimé comme un sceau.
Zoom décor Contraste entre le corps en tournoiement et des décors abstraits, dans des aplats saturés et stridents, froids comme un « astre éteint » (Leiris). L’ombre noir du lit, épaissie, concrétisée, est comme une figure de fantôme. “J’ai essayé, affirme Bacon, de rendre les ombres aussi présentes que l’image”. La zone verte, ce faux paysage, ajoute un autre élément artificiel dans l’espace théâtral de l’artiste britannique.
Exposition
Il aurait pu mourir pauvre et isolé, et devenir le Van Gogh du XXe siècle. L’histoire, et surtout les fabuleuses cotes atteintes par ses toiles, ont empêché Bacon, le peintre britannique le plus connu d’accéder pleinement au mythe qu’auréole le plus fameux martyr de l’art. Comme il se doit, la Moderne Tate organise une rétrospective majeure qui rassemble 70 œuvres parmi les plus importantes (Trois études de personnages à la base d’une crucifixion, 1944, Le Portrait de Pape Innocent X 1953…)
11 Septembre 2008 – 4 Janvier 2009