Entrée en matière

De nos jours, il n’existe qu’une seule chose plus difficile qu’écrire sur la peinture abstraite, c’est d’en faire. De fait, ayant bouleversé le système de la représentation consacrée, la non-figuration, cette forme d’expérimentation qui traverse l’art du XXe siècle, semble depuis un certain temps à bout de souffle. Après d’innombrables déclinaisons possibles, lyrique ou géométrique, gestuelle ou biomorphique, empâtée ou maigre, débordante ou minimaliste l’abstraction est devenue souvent répétitive, décorative, maniérée, pour ne pas dire creuse. Il faut ainsi une certaine dose de courage, d’inconscience même, pour choisir ce mode d’expression. Dans ce contexte, l’objectif de Gilles Altieri est moins d’instaurer un ordre esthétique nouveau que de construire une oeuvre personnelle, composée de variations valables toujours dans leur particularité, jamais dans l’absolu. Une œuvre pleine de silence mais de ces silences compacts que laissent derrière eux les gens de peu de parole. C’est que le peintre, travaille, peut-on dire, de manière “verticale”, cherchant non à s’étendre en surface, mais à aller en profondeur. Profondeur ou épaisseur, car c’est la richesse de la matière qui attire l’oeil et même la main du spectateur. Tactilité qui rappelle obstinément qu’un peintre, ce fabricant de parcelles colorées, est avant tout un manipulateur de pigments et de liants. C’est ainsi que Gilles Altieri interroge sans cesse sa relation aux matériaux, au mélange des couleurs, à leur application sur une toile, aux éclats de la lumière qui surgissent des fonds mats, aux accidents topographiques, aux stries noires qui, entre tension et fluidité, sillonnent ou creusent les surfaces…Bref, au plaisir de cet acte primitif qu’a toujours proposé la peinture.