Jean Lancri ne néglige jamais le baptême de ses tableaux. Faisant partie d’une tribu non répertoriée encore, de ceux que l’on nommera prudemment “les sémiologues poétiques” (ou poïetiques), il manie la plume avec le même plaisir que le pinceau. Ainsi de L’Éloge du trait d’union au Ready maid, de La nuit travaille en étoile au Just Walking (Between Two Triangles), l’artiste jongle avec les calembours, se sert de la courte échelle pour passer d’une langue à autre. Ses toiles n’ont jamais connu l’orphelinat du “sans titre”, quelle que soit la tournure que prend celui-ci, idée passée à l’état de métaphore ou clin d’oeil linguistique au spectateur-lecteur. Boulimie du verbe qui ne se tient pas sagement dans les limites de la légende mais glisse dans le cadre du tableau, sous forme de mots ou de lettres, bribes d’une écriture qui semble danser à la surface de la toile. Plus que des modes d’emploi et des indications de “lecture”, ces ponctuations irrégulières, indices d’incertitude ou clés de songes, participent à la création d’un espace pictural complexe et ambigu. Évitant le piège d’une peinture littéraire, Lancri explore un champ de tâtonnements à l’aide de matériaux légers qui privilégient les transparences et les vibrations chromatiques. Équivoques et flottants, ses oeuvres, aux formes arrondies, organiques et sensuelles, laissent toute latitude à l’imagination et au désir du spectateur. Soit V.E.L.O de 1996. Acrylique, pastel à cire (technique dite du “fer à repasser”), bande plâtrée, gaze, fil, timbres-poste, encre de Chine sur carton. Comme souvent chez l’artiste,“l’inventaire” des matières et des “recettes” qui forment le corps de l’oeuvre occupe davantage de place que leur titre. Le regard est convié à pénétrer à l’intérieur, mais tout reste évanescent, insaisissable. Ici, une ligne ouverte et discontinue forme une arabesque inachevée. Ailleurs, deux taches bleuâtres et symétriques sont à l’image d’une carte d’un univers imaginaire mais vraisemblable. Un peu partout des éclats de lumière blanche matérialisés par la gaze animent la surface. De cet espace sans profondeur où toute notion de volume est abandonnée, émergent des silhouettes et des figures sans épaisseur, semi-voilées, imprimées sur une fine pellicule. Au centre trône le motif emblématique de l’artiste, la bicyclette. On la retrouve en bas du tableau, d’une taille réduite, répétée cinq fois, comme une signature sur deux roues. Notons que ce V. E. L. O n’a rien d’anonyme. Il appartient à l’alter ego de Jean Lancri, le Facteur Cheval-à-vélo. Selon l’auteur, le vélo n’est autre que l’anagramme du mot anglais LOVE, d’où le titre de l’exposition O.S.E.R. E.R.O.S. Il faut le dire, le courant érotique qui passe entre l’artiste et le Facteur Cheval n’a rien d’une simple passade. Leur liaison remontent à 1990, date qui marque le début du cycle des chevauchements à travers toute l’Europe et même au-delà. Discrets, nous n’entrerons pas dans le détail de cette aventure rocambolesque, narrée par le peintre lui-même. Mais enfourchons encore une fois notre V.E.L.O. Le choix de cette oeuvre n’a rien d’innocent. On peut avancer l’hypothèse que, plus qu’une simple toile, elle joue, pour ce peintre nomade, le rôle d’un manifeste destiné aux “agents de passages”, facteurs ou artistes. Le “personnage” central, en position d’équilibre fragile, trahit son impatience par le réseau des lignes dynamiques qui recouvrent sa roue arrière. Ses petits frères en bas tournent en ronde. Le cadre, dédoublé, produit non pas un tableau dans un tableau mais une enveloppe dans une enveloppe, toutes deux affranchies et cachetées. Les timbres eux-mêmes n’échappent pas à la fièvre du voyage. Sur l’un d’eux, un homme en uniforme, assurément le Facteur. Sur l’autre, à cheval (tiens, tiens) sur les deux enveloppes le chiffre 8, signe de l’infini, ou, plus prosaïquement, la configuration des deux roues du fameux vélo. Enfin, parmi les lettres qu’on trouve dans les quatre coins du tableau, censées former le mot VELO, l’E est absent. Le VELO se transforme en VOL. Facteur Cheval ou juif errant, Lancri, aspire-t-il à rejoindre les personnages volants, les contrebandiers de rêve, les piétons de l’air de Chagal ? Ou, plus terre à terre, doit-on y voir le personnage de Tati, qui, après Trafic, entre dans l’ère de l’Air Mail ?
Lancri II 2009
Jean Lancri et la poésie plastique