Art/ Portrait
ANALYSE Artiste à tiroirs L’artiste Pierre Huyghe cherche une île inconnue, ajoute des scènes à un film, fait danser les portes. Une exposition déroutante au musée d’Art moderne de la Ville de Paris. Surtout ne pas le présenter comme un vidéaste : cette définition réductrice l’exaspère. Contentons-nous alors du terme plus général d’artiste. Et du mot film, plutôt que vidéo, pour qualifier sa production hétéroclite et énigmatique. On y trouve pêle-mêle des modules courts d’images de synthèse, un moyen métrage animé de marionnettes, un remake de Fenêtre sur cour, de Hitchcock, un reportage-fiction sur un village américain, une interview de la doublure française de Blanche-Neige ou encore une scène supplémentaire à L’Ami américain, de Wim Wenders. Mais cet artiste de 43 ans, qui a représenté la France à la Biennale de Venise en 2001, s’exprime de bien d’autres manières encore : la photo, l’installation, la performance, le livre. Il fut même peintre à ses débuts.
Avec Pierre Huyghe, rien ne s’explique brièvement. Une exposition lui est consacrée ce printemps ? Oui, mais à côté de ses œuvres, il « invite » celles d’autres artistes – Jay Chung ou Takeki Maeda – et convoque même celles d’étudiants typographes. S’agit-il, d’ailleurs, d’une « exposition » ? A son propos, on ne peut répondre aux questions les plus élémentaires : où ? quand ? quoi ? Pour le lieu, il s’agit du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, certes, mais aussi de la Tate Modern à Londres, mais aussi d’une patinoire new-yorkaise… « Cette exposition est un ensemble d’expositions », résume l’artiste. Ou encore un mélange de foire d’art contemporain et de parc à thème, qu’il a intitulé Celebration Park et conçu pour se dérouler dans ce bâtiment parisien construit en 1937… précisément pour une Exposition universelle ! Pierre Huyghe a même réussi à brouiller les dates de cette manifestation hybride, puisque celle qui s’ouvre ce 10 mars a donné lieu, en février, à un « prologue ». En réalité, le temps de la création et celui de l’exposition se confondent. Cette étrange œuvre-performance-représentation a commencé il y a un an, en février 2005. Avec quelques amis artistes, Pierre Huyghe entame une expédition en Antarctique sur un voilier loué à l’explorateur Jean-Louis Etienne, à la recherche d’une île non répertoriée. Le relevé du relief de cette terre – issue des glaces par l’effet du réchauffement climatique – est ensuite transformé en courbe sonore grâce à un logiciel informatique, puis en création musicale pour un concert à New York… Toutes ces performances font aujourd’hui l’objet d’un film, d’affiches, de slogans en lettres lumineuses, de chorégraphie, d’installations où l’auteur apparaît en marionnette. Telle est la partie visible de l’exposition parisienne. C’est peu de dire que le visiteur risque d’être désorienté en parcourant ces salles énigmatiques. Sans clé, il y a fort à parier qu’il quittera les lieux n’ayant rien vu, rien compris. « C’est difficile de mettre mon travail en mots », admet l’auteur.
Pierre Huyghe entend pulvériser les notions, trop stables à son goût, d’œuvre, de discipline, d’artiste, de musée. Sa démarche ne relève pourtant pas de la subversion. Ni du registre de l’absurde. L’auteur vise plutôt une retranscription poétique de la complexité du monde. « Je cherche à faire en sorte que celle-ci puisse être éprouvée, dit-il. Mais pas pour transmettre du malaise, car, pour moi, ce désordre n’est pas plus angoissant que les fausses certitudes d’autrefois. »
Pour décrire cette œuvre à tiroirs, où chaque élément en appelle un autre, la notion d’interdisciplinarité s’avère trop faible. Pierre Huyghe s’aventure bien au-delà des différentes expressions artistiques. Aussi n’utilise-t-il jamais le terme de « médium », mais celui de « format ». « Pour moi, ce format peut être un journal télévisé, une maison, une danse, un parc d’attractions, un voyage. » Autant de domaines entre lesquels il veut opérer des rapprochements subjectifs. Par exemple, une chorégraphie lui servira de modèle pour actionner des portes qui, dans l’exposition, se déplaceront hors de leurs gonds. Cette circulation labyrinthique parmi les multiplicités de points de vue ressemble furieusement à une navigation sur Internet. Où les informations ne sont pas ordonnées à partir d’un centre, ni selon un schéma directeur, mais telle une infinité de fragments juxtaposés.
Si l’œuvre de Huyghe déconcerte et déroute à plus d’un titre, elle ménage aussi des moments de pure jubilation : car elle laisse entrevoir, dans sa complexité, la possibilité d’une nouvelle vision du monde. Laquelle procède par associations thématiques et par liens aléatoires, plutôt que selon les classifications traditionnelles du savoir, de la chronologie et de la hiérarchie. Lorsque Huyghe transpose un relief en symphonie, le rapprochement peut échapper totalement à notre esprit cartésien. Pour nous convaincre, l’artiste s’empare d’une feuille de papier blanc, y trace deux points aux extrémités, puis la froisse, histoire de montrer leur soudaine proximité. Il ignore que cette métaphore est utilisée par l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet pour illustrer sa théorie de l’univers chiffonné et des raccourcis reliant différents points de l’espace. S’agit-il chez Pierre Huyghe d’un pressentiment poétique de la plus audacieuse des hypothèses scientifiques actuelles ? A la manière de l’astrophysicien encore, l’artiste brouille toutes les dimensions, en particulier celle du temps. Qu’il remodèle comme une pâte souple, quand il crée un agenda aléatoire où les heures ne sont pas égales. Quand encore il demande à l’acteur Bruno Ganz d’effectuer à pied, en temps réel, le trajet non filmé entre deux scènes de L’Ami américain, Pierre Huyghe veut dévoiler l’instant invisible, le récit à l’intérieur du récit. La mise en abyme est une de ses pratiques récurrentes. Ainsi, dans This is not a time for dreaming, il reprend un procédé ancien en montrant des spectateurs en train de regarder la scène filmée.
Osons, à notre tour, quelques rapprochements hasardeux : en 1647, Bernin représentait Thérèse d’Avila en extase dans la chapelle romaine de Sainte-Marie-de-la-Victoire. Le sculpteur italien intégrait dans son œuvre quatre hommes regardant la sainte depuis un balcon. Pierre Huyghe serait peut-être un lointain descendant des artistes baroques. Au-delà de ces catégories traditionnelles, on peut aussi évoquer d’autres correspondances. Avec Les Ménines (1656), de Velázquez, par exemple. Par un savant jeu de miroirs, le peintre espagnol prouvait que la réalité comporte quantité de facettes, invisibles pour un seul regard. Au début du XXe siècle, l’écrivain autrichien Robert Musil notait, lui aussi, cette complexité croissante : « Presque tout le monde se rend compte, aujourd’hui, qu’une vie sans forme est la seule forme qui corresponde à la multiplicité des volontés et des possibilités dont notre vie est pleine. » Le phénomène ne s’étant pas vraiment inversé depuis 1930, l’œuvre de Pierre Huyghe s’inscrit dans une certaine urgence.
A VOIR
“Celebration Park”, du 10 mars au 30 avril au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11, av. du Président-Wilson, Paris 16e. Tél. : 01-53-67-40-00. www.mam.paris.fr. Catherine Firmin-Didot
Télérama n° 2930 - 9 mars 2006