Panique à bord. Face à Gasiorowski, l’histoire de l’art perd ses moyens. Les catégories ne fonctionnent plus, le classement se révèle impossible ou inutile. L’œuvre est-elle cohérente ou éclatée ? Témoigne-t-elle d’un amour inconditionné pour la peinture ou d’une déclaration de guerre contre l’image ? Admiration du passé ou iconoclasme violent ? Faut-il mettre en évidence les rapports entre ces œuvres et les mouvements qui leur sont contemporains (nouvelle figuration, hyperréalisme, mythologies individuelles, l’informe…) montrer les connivences avec des artistes phares comme Malcom, Guston ? Ou, peut-être considérer Gasiorowski une fois pour toutes comme un ovni ou mieux encore une étoile filante qui a traversé le paysage artistique français ? Bref, Amalgames, le titre que le peintre a choisi pour une de ses séries n’est pas un vain mot. Il faut avouer que l’homme ne facilite pas les choses. Disparu prématurément, il a laissé derrière lui un univers plastique étonnamment disparate. Sa carrière artistique est marquée par des arrêts d’activités, par des ruptures spectaculaires. Ses rares déclaration, souvent contradictoires, presque toujours d’une provocation désespérée, évoquent à s’y méprendre des phrases prononcées par Artaud. Mais, est-ce vraiment étonnant de la part d’un créateur qui semble avoir du mal à être lui-même, qui pousse sa passion de la peinture jusqu’à la destruction, au point de mettre en scène d’un suicide symbolique ? Rares sont en effet les cas d’artistes qui ont pris avec un tel sérieux le jeu de rôles pratiqué à partir des années 70 ou encore comme l’écrit Catherine Millet : « traquant la peinture jusque dans ses origines les plus archaïques, le peintre a fini par s’enfoncer dans une schizophrénie jouée : sa signature a disparu ». Rien n’y fait pourtant : effacement, barbouillage, recouvrement, disparition, substitution…Gasiorowski n’arrivera jamais à échapper à son destin. Peu de temps avant sa mort, dans une période d’apaisement, il confie à Enrici au sujet de sa dernière peinture monumental : « Fertilité montre ce qu’il en a toujours été de ma peinture : un devoir que je n’ai pas choisi, compulsif, celui de toujours tout recommencer car c’est ma seule façon de continuer ». Une version amplifiée de « il n’y a que ça, il faut continuer » de Beckett ? Ainsi, il faut suivre cette autobiographie picturale afin de comprendre que comme dans toute obsession, même si les tentatives de s’échapper peuvent être de nature différente, L’histoire est connue : après d’être retiré du monde de l’art, Gasiorowski s’attaque à l’image de façon on ne peut plus frontale. Avec une précision digne des images photographiques, il On connaît l’histoire de la peinture telle que l’a pratiquée Gasiorowski. Suivons cette Gasiorowski y rentre par la petite porte.

Les personnages de Beckett, écrit Pierre Bergounioux, parlant de Comment c’est, « s’élèvent encore, toujours…pour constater leur propre insuffisance, tenter d’y remédier, reprendre ce qui ne va pas, n’ira jamais » ; et il ajoute : « Le discours mutilé, sommaire, féroce, ratiocinant qui monte de la boue, en même temps qu’il accuse l’atteinte portée par le siècle au suprême attribut de l’homme, au langage articulé, accomplit, par son existence même et ses carences, le projet apparemment irréalisable de maintenir la littérature dans l’imperfection contrôlée, rigoureuse, parfaite ou la perfection dégradée, grossière, assumée que la réalité de son temps lui prescrivait »