Blessé grièvement en 1917, laissé pour un mort, Masson attend longtemps avant de donner corps à cette expérience traumatisante avec Massacres (1931-1933). Une quarantaine de dessins, encres et lavis sont exposés à l’Historial de la Grande Guerre, lieu exemplaire par son effort de conserver la mémoire de cette période sombre. Dans un style à mi-chemin entre cubisme sage et automatisme graphique, l’artiste donne sa version de la véritable folie meurtrière à laquelle il a participé. Une vision comme à distance, qui ne cherche à transmettre ni la fougue ni le débordement expressionniste d’un Grosz ou d’un Dix. Étrange version, loin du vacarme habituel où les cadavres, troués par des éclats d’obus, jonchent sur le sol ensanglanté. Certes, on y trouve des hommes qui, en prenant leur temps, assassinent leurs semblables. Certes, les atrocités, la violence, y sont présentes constamment. Toutefois, disposés sur une surface parfaitement maîtrisée par le regard impitoyable de Masson, les hommes sont des athlètes nus et inexpressifs, qui répètent, couteau à la main, les mêmes gestes. Corps à corps, ou plutôt comme l’écrit Francis Marmande dans le beau catalogue, “un théâtre de la cruauté réduit en couple”. De fait, dans cette chorégraphie de danse macabre, proche de bacchanales sanglantes, les affrontements entre un homme et une femme, semblent comme des viols qui s’achèvent en meurtre. Tout laisse à penser que cette guerre, pour le peintre, est avant tout la guerre des sexes. Il est indiscutable que Éros et Thanatos ont parti liée. Pour autant, peut-on résumer les massacres de la guerre en une série interminable de crimes sexuels ? “Tous les Massacres semblent remonter à la mythologie antique pour recélébrer les orgies antiques”, écrit Breton, qui ajoute, par ailleurs, “l’érotisme, chez Masson, est la clef de la voûte”. Peut-être à son insu, cette louange du pape de surréalisme, met le doigt sur l’ambiguïté des oeuvres de Masson.
Masson/Massacres, Historial de la Grande Guerre, Château de Péronne, Péronne 802O1, tel : 03 22 83 14 18, jusqu’à 31 mars, 2002.