Une décharge, un puzzle ? Tout simplement la première de la série des Poubelles entamée dès 1959. Un collage ? Indiscutablement. Toutefois, ce n’est pas ce procédé fusionnel que l’on connaît, où l’artiste en jouant le rôle d’un magicien-alchimiste cherche à réconcilier et à harmoniser des parties hétérogènes de la réalité, matériaux chaotiques qui se métamorphosent pour créer un nouvel ordre esthétique. Même les déchets sont recomposés, reconstitués, rien ne doit trahir leur avilissement originel. Le “recyclage” auquel se livre Arman, n’est pas étranger à ce phénomène. L’artiste, toutefois, garde intactes les matières délaissées, les substances pauvres et dévalorisées. Ses poubelles sont une sorte de “recyclage à rebours” qui donne parfois aux musées des allures de réserves.
Lustre
Monstrueux, le lustre d’Arman rassemble des ampoules électriques qui manifestement n’ont rien en commun. Venant d’origines différentes, elles forment un ensemble hétérogène, une grappe qui semble presque organique. Objet inquiétant, à l’opposé même de l’harmonie qui devrait caractériser cette partie du décor intérieur, destinée à être admirée pour sa beauté.
Sonny Liston
Le titre de cette accumulation de fers à repasser soudés, Sonny Liston, évoque un boxeur extrêmement célèbre aux Etats Unis dans les années soixante, un des adversaires de Casius Clay, il était connu pour sa force brutale et son corps massif et imposant. En choisissant un objet domestique, « pacifique » mais qui peut se transformer en une arme redoutable par son poids et sa forme, Arman, comme souvent, fait appel à une métaphore humoristique.
Tuez les tous…
Des cartouches ? On pourrait le croire, surtout de la part d’un artiste utilisant souvent des matériaux qui servent à faire la guerre. Ici, toutefois, il s’agit de bombes insecticides, placées dans tous les sens dans une boîte en bois et plexiglas. Le fond de pharmacie mobile d’un voyageur infatigable de pays exotiques et qui ferait appel à cette forme d’auto-défense contre les moustiques ?
Brocante
Curieusement, les machines à écrire ont eu la faveur de nombreux artistes contemporains (Man Ray, Duchamp…). Visiblement, cet objet mystérieux et ambivalent, qui passe aisément des mains d’une secrétaire à celle d’un poète, est une véritable source d’inspiration. Avec Arman, cet objet se multiplie dans deux œuvres que presque quarante ans séparent. Dans la plus ancienne, les machines visiblement usées, accumulées sans aucun ordre apparent, semblent sortir directement d’une décharge municipale. Dans l’autre, pratiquement les mêmes, forment des rangés impeccables, comme dans une vitrine muséale. Clairement, le passage du temps transforme le quotidien en archéologie du quotidien ou encore métamorphose un objet de rebut en artefact. Une œuvre testament des nouveaux réalistes ?
Portrait d’Iris Clert
Le « portrait » d’Iris Clert s’inscrit dans la tendance que l’on trouve au XX siècle de renoncer à la ressemblance physique, obligatoire dans le passé avec ce genre. Démarche radicale, où le visage même disparaît, substitué par des signes caractéristiques de la personne représentée. Ici, il s’agit de la galeriste à laquelle Arman doit les débuts de sa notoriété artistique car c’est chez elle qu’il expose Le Plein (1960). Avec cet hommage, l’artiste présente la femme extravagante par une panoplie de tissus et par ce qui semble être une botte, placée au centre de l’œuvre. Ailleurs, une photo déchirée est une façon de réintroduire l’être humain dans cet univers rempli d’objets.
Portrait d’Yves Klein
Comme il se doit, l’ami d’enfance et l’inventeur de IKB (International Klein Blue) a droit à un traitement de faveur de la part d’ Arman. De fait, son portrait est au moins double ; d’une part, on trouve dans la partie supérieure de l’œuvre le visage de cette vedette niçoise ; d’autre part, des aplats bleus, un rappel des fameux monochromes, remplissent l’essentiel de ce travail. Qui plus est, on y trouve le livre de chevet de Klein : « La Terre et les rêveries » par Gaston Bachelard et son autre lecture préférée, Tintin. Quelques détails vestimentaires (ceinture tissée…) complètent l’image de cet artiste dandy. Echange de bons procédés, Klein réalise le seul portrait-relief achevé à partir d’un moulage direct d’Arman.
Conscious Vandalism
Le titre est éloquent : Conscious Vandalism (Vandalisme Conscient). Avec cette Colère, Arman passe à la dimension supérieure. C’est que cette fois il ne s’agit pas d’un objet mais d’un espace entier qui est mis en pièces. Et pas n’importe quel espace car l’artiste s’attaque à une réplique d’un appartement new yorkais, placé dans une galerie de la même ville (John Gibson). Les meubles et le décor sont soigneusement choisis (une reproduction du Christ de Dali, une de ces télévisions qu’on retrouve souvent chez Arman, un canapé, des lampes de chevet…) bref, tout ce qui permet d’obtenir le parfait stéréotype d’une demeure bourgeoise. A l’aide d’une hache, Arman dévaste l’un après l’autre les différents éléments qui font partie de notre environnement quotidien, rassurant (et soporifique). A l’arrivée, cette Colère suprême prend l’allure d’une Poubelle géante. Peut-on parler d’un happening ? Oui, si l’on considère que ce geste de l’artiste, filmé et conservé, reste l’essentiel de cette mise en scène éphémère. Non, si l’on constate que l’impact recherché se situe plutôt dans le résultat produit par cette activité violente. On pourrait aussi, face à cette transformation radicale de l’espace, rapprocher cette œuvre des installations ou des environnements, terme employé à cette période aux Etats-Unis pour la version contemporaine de l’œuvre d’art totale. Quoi qu’il en soit, plus qu’à un work in progress, on a affaire à un work in regression