Au fond, une ville nocturne endormie. A mi-chemin entre la cité idéale de la Renaissance aux à perspectives interminables et les lieux de mystère affectionnés par De Chirico, elle semble hors du temps. Comme l’inventeur de la peinture “métaphysique”, Delvaux, partant d’une réalité minutieusement analysée, la transpose en un univers féerique et onirique, aux accents surréalistes. Au premier plan, un rideau de velours violet s’ouvre sur un péristyle où, drapée dans une robe de satin bleu, les seins blancs dénudés, une femme avance. Happée par la lumière froide, les yeux fermés comme dans un sommeil hypnotique, cette “sculpture noctambule” est la version à peine humanisée de la cariatide qui se profile derrière sa tête. A ses côtés, un adolescent nu et maigre, la chair d’une couleur cadavérique, est figé dans une position d’attente qui trahit l’angoisse. Les spectateurs ou les clients, des hommes impeccablement vêtus, dirigent un regard indifférent vers ce spectacle. Sommes-nous devant une scène de théâtre ou à l’entrée d’une maison close antiquisante ? Mais, peut-être, est-ce à une scène d’initiation ou à une cérémonie solennelle que participent ces acteurs immobiles. La femme, située entre l’adolescent et le squelette, qui “monte un escalier comme s’il conduisait à l’autel et non pas à l’alcôve”, “est une vestale de quelque culte ignoré, dont elle est tout à la fois la prêtresse et l’offrande” (E. Langui). Prostituée sacrée, elle évolue entre le temple et le bordel. Dans l’univers de Delvaux, la femme, toujours la même, au visage inexpressif et aux formes pleines, provoque un désir interdit et mortifère. Entre l’indifférence de l’expression et la sensualité du corps, elle n’offre à la convoitise qu’un cadavre, une image de la frigidité. La “clé” de l’énigme est suggérée par le titre choisi par l’artiste, Le musée Spitzner. Dans ses souvenirs, Delvaux décrit la vision de cette baraque de fortune, située au milieu d’une foire foraine aux environs de l’ancienne gare de Bruxelles, comme “une révélation formidable”, “un étalage surréaliste”. De fait, dans cette collection pseudoscientifique, à mi-chemin entre un musée ambulant de médecine et un musée d’horreur, les différents objets de curiosité côtoient des squelettes, des écorchés et des moulages anatomiques en cire. Ainsi, dans un seul tableau le peintre réunit les obsessions qui parcourent tout son oeuvre. Celle d’un monde ferroviaire qui entre en collision anachronique avec le décor intemporel de l’antiquité mythique. Celle du corps, dans de différents états de décomposition, à l’image d’une leçon d’anatomie morbide ou d’une danse macabre. Celle enfin de la femme sculpturale, désindividualisée, qui exhibe sa demi-nudité à l’adolescent, métamorphosé en pierre. Est-ce un simple hasard si le peintre lui même se figure souvent en jeune garçon ou en jeune homme face à ces figures archétypales inaccessibles, au regard fixe et absent à la fois? Tout laisse croire que l’étrange spectacle auquel on assiste est une version de ce même musée trouble et troublant, et où une atmosphère d’érotisme latent et pétrifié reste toujours proche du spectre de la mort.