Difficile l’œuvre de Mondrian ? Sans doute. Cette peinture ne se propose plus de décrire la réalité ; ce que nous voyons n’est plus une représentation mais une composition, un ensemble de “rapports”, terme cher à l’artiste. Tel un échafaudage, elle dénude ses composants, des lignes droites et des aplats de couleur, ordonnés comme une construction à la fois très économe et très élaborée. De plus, loin du sentiment de la spontanéité et de la richesse chromatique d’un Kandinsky, l’abstraction géométrique pose encore de nos jours des problèmes à nombre de spectateurs. C’est que cette expression plastique ne coïncide pas avec la vision romantique répandue du geste artistique, qui échappe à toute loi dans le dernier espace de liberté illimitée. Mais sévères, monotones les toiles de Mondrian ? Pas plus que les préludes de Bach et leur sonorité envoûtante. Chez l’un comme chez l’autre, l’organisation rigoureuse, les articulations précises qui caractérisent l’œuvre n’empêchent en rien une richesse étonnante. De fait, on peut employer pour l’univers créé par le peintre hollandais les termes musicaux, thème et modulations. Invariablement, ses tableaux sont recouverts par des lignes croisées et des modules rectangulaires, où alternent les couleurs primaires (bleu, rouge, jaune). Le plus souvent, les couleurs sont rejetées vers la périphérie tandis que le centre du tableau est rempli par un imposant carré gris clair. Ce choix correspond à une logique instaurée par Mondrian, exprimée par une théorie qu’il nomme le néoplasticisme. A l’aide des composants plastiques limités, il obtient chaque fois un équilibre, un équilibre différent et réinventé car le peintre s’interdit toute symétrie. Les contraintes rigoureuses que Mondrian impose à sa peinture, les lois du néo-plasticisme (couleurs primaires, lignes en angle droit) impliquent une pensée globalisante, une vision du monde. Selon cette vision, les facteurs principaux du “tragique” dans la vie de l’être humain sont le déséquilibre et le désordre. Ainsi, arriver à produire dans le domaine artistique un modèle parfait n’est qu’un stade intermédiaire avant que la réalité ne soit entièrement métamorphosée par l’art. Autrement dit, répéter les mêmes expériences à une altération près, serait pour Mondrian un moyen de mieux saisir le monde et de le recréer. Des idées naïves ? Plutôt une utopie mais qui doit être vue dans son contexte. La manifestation du Centre Pompidou, qui a réussi à réunir une quantité importante des œuvres du peintre hollandais, permet également de découvrir le mouvement de Stijl, autour de la revue éponyme (1917-1931) qui privilégie l’architecture et le design. Les plans et les maquettes y exposés, des projets pas toujours réalisés, sont inspirés par Mondrian. Plus important, le Stijl s’apparente à la tendance générale d’après-guerre, le constructivisme, qui croit que l’ordre géométrique est la seule façon de contrôler l’irrationnel et de sauver l’humanité contre la barbarie. L’histoire lui donnera tort. Il ne reste au spectateur qu’à s’imprégner d’un univers où le silence inspire la méditation. Itzhak Goldberg
Itzhak Goldberg
Abstraction géométrique et néoplasticisme
Exposition — Mondrian – De Stijl, Centre Pompidou, jusqu’au 21 mars 2011