Simple coïncidence ? L’exposition consacrée au groupe Supports/Surfaces s’intègre parfaitement dans la grand-messe médiatico-nostalgique auquel est convié le public français à l’occasion du trentième anniversaire de Mai 68. Les années Supports/Surfaces - titre complet de cette manifestation- évoque à lui seul une période proche mais déjà riche d’accents mythiques. Le catalogue qui accompagne l’exposition ne manque pas d’ailleurs de tracer, avec une précision remarquable, les parallèles entre la production plastique des participants du groupe et un contexte socio-politique bien agité. Le tressage des dates entre les différentes activités de Supports/Surfaces et la période de contestation qui mènera aux “événements” justifie, sans doute, ce rapprochement. De fait, si les premières manifestations collectives d’artistes réunis sous ce nom, inventé par Vincent Bioulès, ont lieu en 1970 et 1971, les principes esthétiques qu’elles mettent à jour préoccupent dès1966 toute une génération de créateurs qui s’intéressent aux composantes matérielles de la peinture. Toutefois, malgré un cadre chronologique commun ou des approches idéologiques partagées par les acteurs politiques et esthétiques qui marquent cette période, toute comparaison entre ces deux domaines réclame une extrême prudence. Prudence d’autant plus grande lorsqu’on sait que ces similitudes ont trait à un discours théorique dont l’importance projette parfois une ombre géante sur la pratique picturale. Non pas que cet état d’esprit soit une particularité des membres de Supports/Surfaces : la prolifération du verbe qui tourne parfois au slogan plus ou moins dogmatique quand ce n’est pas au simple verbiage est le dénominateur commun de toute une communauté artistique à une période où les écrits marxistes, le livre rouge de Mao, la psychanalyse ou la linguistique jouissent d’une aura inentamée. Sans remettre en question la sincérité et l’enthousiasme d’artistes, séduits par la possibilité d’entrevoir grâce à ces théories des structures cachées d’ordre linguistique, psychique et avant tout politique, il n’en est moins vrai que leur placage sur le discours esthétique et leur application trop manichéenne dans la pratique oscille souvent entre naïveté et vision utopique. Critique un peu facile, certes, car quelle autre attitude pouvait-on choisir dans un climat où l’on refusait la fin de toutes les idéologies comme une évidence inéluctable? Dans ce contexte les théories de Supports/Surfaces trouvent rapidement un écho dans la revue prestigieuse Tel Quel, dont les rédacteurs, Philippe Sollers et Marcelin Pleynet, leur apportent un soutien critique. De plus, soucieux de s’expliquer sur le sens de leur démarche, Davade, Cane, Bioulès et Dezeuze créent en 1971 Peinture- Cahiers Théoriques. C’est d’ailleurs peu de temps après que d’autres membres du groupe (Viallat, Dolla) estiment que la théorie prend une part trop dominante dans les activités de Support/Surface et provoquent une scission entre les “parisiens” et les provinciaux. Cette dispute théorique et géographique nous ramène au coeur même de l’aventure commune de ces artistes : la production plastique. Viallat ou Dezeuze, Devade ou Dolla, cherchent tous sans exception à démystifier l’objet artistique en montrant différentes techniques et manipulations qui participent au processus de sa fabrication. A l’occasion, leurs travaux étaient baptisés «peinture fondamentale »ou «peinture analytique » mais c’est le terme de déconstruction qui répond le mieux à leurs aspirations car il renvoie directement à la matérialité de l’oeuvre, envisagée dans sa réalité la plus élémentaire. Ainsi, dès 1966 leur réflexion passe en revue tous les constituants physiques du tableau de chevalet - toile, cadre, châssis -, chaque artiste se donnant un champ d’étude et d’action spécifique. L’activité picturale, qui exclut toute image de référence, s’inscrit dans la réflexion avant-gardiste des gouaches découpées menée par Matisse mais aussi dans celle, plus récente, d’Hantaï, avec ses pliages et ses froissages.
C’est ainsi que Claude Viallat invente une forme qui ne relève que du domaine visuel car, tout en restant immédiatement reconnaissable elle reste impossible à nommer. Devenue la signature d’artiste, ni organique ni géométrique, ni symbolique ni figurative, à mi-chemin entre l’haricot et la palette (est-ce un simple hasard ?), cette marque colorée est répétée sur une toile non tendue, distribuée sur une bâche ou un autre matériau de hasard, souvent aux contours irréguliers. De tel sorte l’artiste, qui expérimente un geste pictural simple et archaïque, dénué de toute virtuosité ostentatoire, se donne comme but de retrouver les “origines de la peinture”. Daniel Dezeuze fait l’économie de la jubilation que procurent les éclats chromatiques de Viallat. Chez lui, le tableau subit un strip-tease ascétique; dénudé, il ne garde que son squelette. Comme feuille de vigne il a droit à une feuille de plastique transparent, tendu sur un simple châssis en guise de toile. Peinture, sculpture ou “objet spécifique”, titre emprunté à l’artiste américain Donald Judd ? Les échelles de Dezeuze, des oeuvres souples en lamelles de bois minces, qui seront fixées au mur et partiellement déroulées sur le sol, échappent à toute étiquette et se concentrent sur une expression matérielle minimale. La liste est longue, car chacun des participants de Supports/Surfaces offre sa version plus ou moins radicale de l’oeuvre d’art mis à nu. Ainsi, Pagès dans ses sculptures insiste sur l’assemblage et le façonnage, Devade réalise des toiles composées de bandes horizontales et verticales, Saytour propose des bâtons peints de bandes de couleur, Dolla étale ses serpillières colorées, Jaccard fabrique ses nœuds-outils… Tous ces artiste ont en commun la volonté de dévoiler les composantes les plus “primitives” de l’objet artistique. Le paradoxe est là. Comment faire partie de l’avant-garde tout en gardant sans cesse l’oeil dans le rétroviseur ? Comment disséquer la mécanique de la création sans la réduire aux simples rouages qui tournent au vide ? Comment enfin éviter de tomber dans la tautologie et le décoratif ? Il est indéniable que l’attitude esthétique du Supports/Surfaces a produit un effet choc à la fois sur la sage abstraction de l’École de Paris et sur la Figuration Narrative en vogue. Cependant, le groupe reste pratiquement inconnu dans le paysage artistique international, occupé par le minimalisme. Faute à l’impérialisme américain et au rayonnement limité de la critique française ? Peut-être. C’est oublier, toutefois, les querelles byzantines entre les membres de Support/Surface, qui portent souvent sur un détail théorique ou sur un problème de pouvoir. C’est oublier aussi l’aspect systématique d’une production plastique qui assimile parfois l’introspection à la répétition. Le dernier collectif d’artistes français se dissout rapidement. L’utopie d’une peinture absolue qui tend en même temps à son degré zéro se révèle un pari impossible. En fait, c’était quoi mai 68 ?
L’affaire est entendu. Picasso n’a jamais connu les masques africaines et Supports/Surfaces n’ont jamais connu l’art américain, surtout pas l’art minimal. Dezeuze, le chef de file de ce mouvement n’a pas voyagé aux États-Unis en 1965 et n’a pas enseigné au Canada jusqu’à 1971. Marcelin Pleynet, le principal défenseur du groupe, n’était pas un visiting professor à Chicago et n’a pas publié plusieurs articles dans Lettres françaises ni dans Tel Quel. Par contre, c’est la faute de l’impérialisme américain et non pas des querelles stériles entre Supports/Surfaces et la Figuration Narrative que ces artistes n’ont pas eu la reconnaissance qu’il ont mérité. Tout laisse à penser qu’une comparaison sérieuse avec l’Art Minimal reste encore un tabou pour une histoire de l’art frileuse.