En demi-ton plus qu’en couleurs, retenues et dénuées de tout artifice, les images de Denis Martin, d’où le détail pittoresque est exclu, n’ont ni la joliesse, ni le côté chatoyant dûs à une riche gamme chromatique. Ces oeuvres, qui refusent la séduction, parlent sans violence ni pathos et ne cherchent pas s’enfermer dans un ordre symbolique ou transcendant. Pour les décrire avec justesse, il faut se passer des figures de rhétorique galvaudées, de termes aussi vagues qu’invisible et indicible, et demeurer d’une économie extrême. Ouvertes, ces oeuvres opèrent la transformation de la forme jusqu’à ce que puissent y paraître d’autres formes. Elles se prêtent aux hypothèses, aux questions, à la rêverie, laissent toute latitude à l’imagination et au désir du spectateur… Alors, peinture figurative ou non-figurative ? Faisant peu de cas de cette fallacieuse opposition et des querelles anachroniques entre les différents courants, l’artiste affirme être avant tout aux prises avec un thème qui hante sa production : le corps. Déclaration qui laisse perplexe, tant ses configurations refusent les contours précis et définis, tant ses formes semblent échapper à toute lourdeur, à toute contingence matérielle. Plus des “flaques d’être” que des personnages, ces taches de lumière blanche ou noire n’ont pas l’unité organique, la fermeté qui caractérise la représentation de la figure humaine. C’est que les images du corps restent pour le spectateur matière à caution. Davantage que les autres “genres” ce dernier résiste à la non-figuration. Il est difficile de faire abstraction de la présence humaine, tant elle est omniprésente et on ne peut porter atteinte au corps, le déformer, sans remettre en question la notion de personne. Plus fondamentalement, c’est notre identité propre que nous protégeons en le protégeant. Cette figure “iconique” s’efface, en effet, difficilement. Schématisable à l’aide d’un minimum de signes plastiques, elle peut néanmoins être stylisée à l’excès. Notre habitude mentale qui consiste à chercher des formes anthropomorphiques dans toute représentation nous permet d’en percevoir toujours la configuration. Même au XXème siècle, où nous prétendons que le sujet n’est qu’un prétexte, le figure ne devient pas un thème comme un autre. Ses transformations ne s’effectuent pas au même rythme que celles des autres genres. C’est ainsi que la figure humaine, dans l’ère de modernité, devient un objet particulièrement propice à l’expérimentation d’une oscillation entre le lisible et le suggéré, entre abstrait et figuratif. Car, la ” figuration” pratiquée par Denis Martin, ne tombe pas dans le piège d’une peinture littéraire et ne cherche à mettre en scène une quelconque analogie avec le réel. Ses êtres humains ou ses formes indéfinies, détachés de toute référence explicite à la nature, restent comme des “agents des passages”, qui dévoilent toute leur fragilité par leur équilibre précaire et momentané. Ainsi, dans un format presque toujours vertical, une figure, plus ou moins centrée, plus ou moins droite, est suspendue. Tantôt silhouettes à deux dimensions, tantôt composés d’une matière picturale qui s’épaissit et évoque une chair informe, les “personnages” de Denis Martin demeurent toujours dans un univers d’apesanteur où le spectateur perd toute repère spatiale. L’artiste invente ainsi des formes inconnues et suggestives, comme les expressions condensées d’une poésie personnelle et universelle. Face à ces figures de l’envolée, l’oeil est tiraillé entre images et idéogrammes, familiarité et incertitude. Ces oeuvres ou plutôt ce cheminement, long et continu, qui maintient des principes semblables (rapport accentué entre figure et fond, importance du centre, contrastes des tonalités) peuvent-ils être qualifiés de série ? On connaît le rôle de cette technique qui fonctionne sur les ressemblances et les différences découvertes entre plusieurs éléments de même type. La série devient dans l’art contemporain un travail d’investigation, une recherche qui met l’accent sur la syntaxe plastique et qui refuse la croyance au chef-d’oeuvre (tout en étant fondée, dans bien des cas, sur l’espoir utopique d’aboutir précisément à l’oeuvre géniale à travers de multiples essais). Toutefois, si le cercle répétitif de la série semble contester à chaque toile la possibilité d’exprimer un sentiment particulier et personnel, il semble que les oeuvres de Denis Martin garde une expression propre et individualisée, comme si le même n’arrivait jamais que différent. De fait, l’approche de la série contemporaine, est le plus souvent perçue selon une perspective générique, qui néglige généralement le sujet. En réduisant l’étude à une analyse purement formelle, on évacue parfois la spécificité de chaque série. Certes, la richesse du procédé de Denis Martin passe par la transformation de la figure en signe et par sa capacité de le décliner à travers une gamme de variations étendue. Mais, la véritable force de ses images réside dans leur position d’entre-deux, entre la figuration et l’abstraction, entre le visible et le suggéré. En d’autres termes, tout laisse à penser que pour l’artiste l’émotion est toujours provoquée par un sens et qu’aucun signe ne saurait constituer son propre sens. Il faut observer lentement ces images. On découvre ainsi que, chacune des figures, porte une sorte de signature picturale de l’artiste, une forme distincte. De fait, ces taches amorphes sont toutes dotées dans leur partie supérieure d’un cercle ou d’un ovale. Tête ou visage silencieux et sans traits, posés subtilement sur la surface, ces indices humains sont comme une dernière tentative de la part de Denis Martin de ne pas quitter ses semblables. Délicatement, à travers ces figures du chuchotement ou ces anges déchus, l’artiste atteint le lieu fragile où se rencontrent le signe pur et l’anthropomorphisme. Il faut croire que le corps dont il parle, n’est tout simplement que le corps de la peinture.

Mais, peut-être,