Il existe de nombreuses architectures que le regard effleure sans s’y attarder car, à l’évidence, bâtis uniquement pour leur fonction utilitaire, ces cubes ou ces cages n’ont aucun intérêt esthétique. D’autres créateurs considèrent que toute construction a droit à une forme recherchée, originale même. Dans cet effort, une source d’inspiration se prête admirablement : la sculpture. De son côté, à partir des années 60, la sculpture tente de “sculpter” son espace propre : ce n’est plus le matériau seul qui est transformé mais l’environnement entier qu’elle envahit et qui l’envahit à son tour. Ainsi faite, l’oeuvre repousse les limites du cadre traditionnel et nous invite à aborder non seulement comme un élément décoratif mais comme un lieu sculptural, installation ou monument. En dernière instance, les limites entre la sculpture et l’architecture s’estompent. On peut ainsi, en toute logique, débuter l’exposition de la Fondation Beyeler Archisculpture par un monument de 1785, le cénotaphe sphérique consacré à Isaac Newton, oeuvre du fameux architecte-visionnaire français, Etienne-Louis Boulée. Suivant cet exemple de liberté plastique architecturale, la manifestation se propose de suivre un dialogue “volumineux” qui, délaissant le 19e siècle, continue par un vaste panorama de création contemporaine, des architectones de Malevitch, étranges gratte-ciel cubiques et “aveugles”, aux installations conçues pour l’occasion par Jean Nouvel et Greg Lynn. Le parcours, d’une richesse et d’une qualité remarquable (quelque 180 oeuvres, sculptures, architectures mais aussi tableaux et photographies) offre parfois des confrontations saisissantes. Ainsi, à la pureté des lignes de L’Oiseau de Brancusi (1923/47), qui se transforme en un élan ascensionnel, répond la verticalité affinée et élégante du gratte-ciel de Norman Foster (Swiss Re, 2004). Ailleurs, les courbes organiques et sensuelles de la sculpture d’Arp (Coupes superposées,1960) s’accordent aisément avec la structure circulaire du Musée Guggenheim de New-York (Frank Lloyd Wright,1956-59). Ailleurs encore, le constructivisme, ce mouvement artistique qui conquiert toute l’Europe dans les années 30, est représenté simultanément par une sculpture rectiligne de Wantongerloo, au titre mathématique 3VL = h 4VL = b5VL=L ou Lieu Géométrique et par la Maison Schröder de Rietveld (1924), une architecture orthogonale d’une asymétrie parfaitement calculée. L’une et l’autre, ces oeuvres, qui partagent le même équilibre dynamique, semblent comme une projection spatiale de la production picturale de Mondrian, dont un exemple Composition en Bleu et Jaune, 1932, se trouve à leurs côtés. Mais, une fois n’est pas coutume, ici, la peinture se fait plutôt discrète, ne joue qu’un rôle de simple rappel. Inévitablement, l’originalité du parti pris du commissaire, Markus Brüderlin, prête à débat. On peut toujours contester le principe qui consiste à isoler une architecture du tissu urbain et à la traiter comme une oeuvre d’art autonome. On peut également s’interroger sur les rapprochements d’ordre formel entre des architectures et des sculptures que des siècles séparent (voir la comparaison entre la sinuosité d’une église baroque de Borromini et la Serpentine de 1909 de Matisse). Ou encore, on aurait souhaité voir exposé un des travaux de Christo, comme par exemple le Reichstag, où, après un étrange traitement infligé par l’artiste, l’architecture emballée devient une oeuvre imposante. Sculpture architecturale ou architecture sculpturale, il échappe à sa destinée initiale. Mais, en attendant cette exposition consensuelle et idéale (?), le résultat est là ; Archisculpture est stimulante à la fois visuellement et intellectuellement.
Archisculpture
Sculpture et architecture
Exposition — Archisculpture, Fondation Beyeler, Baselstrasse 77, Riehnen/Bâle, Suisse, jusqu'au 30 janvier