1. Spoerri, transforme, avec peu de moyens, la matière comestible en art, la table en tableau. Il colle sur un plateau les restes d’un repas, les assiettes avec la trace des sauces ou les os rongés, redresse l’ensemble à la verticale et aboutit au premier tableau-piège. S’adressant à la fois au toucher, au goût et à l’odorat, il commence alors une production d’une richesse gastronomique étonnante, un art qui fait de l’alimentation son pain béni, le Eat Art. C’est surtout la confusion de la nourriture et de l’ordure qui choque les tabous les plus élémentaires car Spoerri expose aussi des pains cuits avec des ordures et ouvre en 1968 à Düsseldorf un restaurant où les mets sont confectionnés à partir des composants parfois inavouables. La poubelle se met à table, la Cène se défroque. Prudent, le menu concocté par les chefs-conservateurs des musées de Bordeaux est plus rassurant. Il s’ouvre sur des natures mortes hollandaises, ces objets palpables qui proposent les effets de matière les plus frappants. Voir toutefois n’est pas manger, car le regard s’arrête sur les surfaces luisants qui rappellent sans cesse que ces miroitements ne font que “revêtir la matière d’une sorte de glacis le long de quoi l’homme puisse se mouvoir sans briser l’usage de l’objet” (Barthes). Le lisse vise ainsi à effacer toutes les traces de la cuisine picturale qui est la base de ces repas. Témoins de la richesse et des moeurs culinaires de la bourgeoisie marchande, ces condensés d’usage alimentaire sont en même temps le lieu de rencontre idéal entre formes, couleurs et textures et offrent toutes sortes d’associations entre l’opaque et le translucide, le mat et le brillant, le velouté et le rêche. Rien à déguster, certes, mais quel festin pour les yeux ! Quelques siècles plus tard, la nourriture n’a plus rien à voir avec le faste des banquets optiques de la peinture hollandaise ; le souper se transforme en Grande Bouffe. Plus que le simple acte de manger, c’est le rituel social qui l’accompagne qu’on voit décliné à l’aide d’innombrables métaphores. Ainsi, dans une sorte d’eucharistie laïcisée les artistes offrent leur corps théâtralise à la “consommation” du spectateur (Michel Journiac). Ailleurs, un vague souvenir du passé menaçant, où celui qui dégusté pouvait être dévoré à son tour, remonte à la surface. (Lygia Clark, Canibalismo, Bave anthropophagique, 1973). Mais, la matière alimentaire qui va désormais fasciner l’art est celle que le corps transforme et élimine. Les personnages qui se liquéfient, se décomposent ou encore suggèrent le processus du pourrissement disent la régression sordide et magnifique du corps à un état archaïque. L’art contemporain, moderne Gargantua, mélange allègrement des aliments et des excréments, des goûts et des dégoûts. Peut-être le tactile n’est-il pas seulement celui qui nous attire, qu’on désire, mais aussi celui qui voisine sans solution de continuité avec ce qui nous repousse, celui qu’on ne toucherait pas. Pouvoirs de l’horreur… Nous ne sommes que la matière qui alimente notre corps, le reste n’est que poésie. Léonard de Vinci, dont on sait la curiosité pour le fonctionnement de l’appareil corporel, avait déjà fait ce constat qui va à contre-courant de la pensée humaniste triomphante : “l’homme et les animaux ne sont qu’un passage et un canal pour les aliments, une sépulture pour d’autres animaux, une auberge de morts”. Cloaca-turbo, cette version perfectionnée de la machine de Wim Delvoye qui digère et défèque dans une salle de Capc de Bordeaux, ne dit rien d’autre. En définitive, ce sont les matières mêmes qui se font matière artistique. “L’objet d’art, excrément précieux comme tant d’excréments et de déchets le sont : l’encens, la myrrhe, l’ambre gris…”. écrivait Valéry. Le sacré et le profane se rejoignent dans une apothéose eschatologique de la scatologie.