CHATEAUX AU PORTUGAL
Alcobaça, Batalha, Tomar, ces trois monastères compris dans un triangle de 50 kilomètres au sud de Coimbra offrent un résumé en images de l’histoire et de l’architecture portugaises du XIIème au XVIème siècle. Chacun de ces monuments-phares raconte un événement se référant soit à un monarque, soit à un ordre religieux, soit aux différentes conquêtes des navigateurs portugais. Mais surtout, pendant quatre cents ans, cette architecture a su, tout en conservant les structures gothiques traditionnelles, adopter un nouveau langage décoratif, d’inspiration marine. Le style manuélin, qui emprunte rétrospectivement son nom au roi Manuel1er, noie les édifices sous une décoration exubérante. A l’âge des grandes découvertes, le Portugal adapte le style international à une situation géographique particulière, celle de frontière entre la terre et l’Océan.
Alcobaça la cistercienne
“La première impression que donne ce monastère royal est très imposante, écrit dans son journal lord William Beckford en 1794, et la vue pittoresque du village, bien boisé et bien arrosé, du sein paisible duquel il semble surgir, délivre l’esprit du sentiment d’oppression que la masse énorme et écrasante des bâtiments conventuels inspire”. Le plus ancien des trois monuments, Alcobaça est probablement celui dont les structures sont les plus proches du premier style gothique. Fondé par Alphonse Ier Enriquez en 1152, donné aux moines cisterciens en remerciement de leur aide dans la reconquête des territoires Maures, l’abbaye a pris le nom de deux rivières, Alcoa et Baça. Passée une façade entièrement renouvelée au XVIIIème siècle, à l’époque où les moines se sont également bâti une cuisine gargantuesque, on découvre une des plus grandes églises de l’ordre cistercien. La nef (100 m de long et 20 m de haut) conserve encore aujourd’hui une pureté conforme aux règles monacales du père de l’ordre, Bernard de Clairvaux. Seules les deux portes qui mènent à la sacristie, sculptées en 1520, ont un profil manuélin. Autre exception à la règle ascétique de cet ordre, le visiteur qui entre dans le transept découvre deux tombeaux face à face, ceux d’Inès de Castille et de Dom Pedro, les Romeo et Juliette portugais.
Batalha l’inachevée
20 kilomètres au nord d’Alcobaça, une masse énorme se profile : Batalha. “Winchester pour la forme de ses arches et de ses moulures, et Amiens pour sa hauteur”, s’exclama Beckford. Véritable forêt architecturale, l’église édifiée en 1388 célèbre la fameuse victoire du roi Jean1er sur l’artillerie espagnole. Symbole de la nation, Batalha est devenu le lieu de sépulture des monarques du Portugal, dont le plus célèbre fut Henri le Navigateur. Etrange mélange d’architecture européenne, de souvenirs mauresques ou indiens empruntés aux gravures colportées par les marins, les arcades ogivales du cloître royal sont couvertes de motifs sculptés: chardons, lotus, globes, croix…Le foisonnement de la décoration, orchestré curieusement par un architecte français, Boytac, prend à Batalha une dimension spectaculaire. Dans les jeux d’ombres et de lumières, une écriture tapisse d’arabesques le sol et les murs. Mais le visiteur n’a pas encore découvert le trésor de Batalha. En quittant le cloître, à l’Est de l’église, une porte aussi monumentale que féerique s’ouvre sur le lieu-dit des “chapelles inachevées”. Quinze mètres de haut, des motifs alvéolés répétés par centaines et sur plusieurs rangs, l’encadrement de cette ouverture tient à la fois de la dentelle et de la grotte. Considérée comme la réalisation la plus grandiose de l’art manuelin, ajoutée à l’édifice en 1509, la porte devait ouvrir sur sept chapelles rayonnantes, qui furent abandonnées en cours de travaux. Ces “capealas imparfeitas”, auxquelles le ciel sert de voûte, conjuguent admirablement l’inachèvement et la perfection.
Tomar et les Templiers
A l’écart d’une ville aux maisons blanches, au bord du Rio Nabao, une forteresse rappelle que Tomar fut un avant-poste chrétien. “Si je pouvais m’imaginer un château templier, tel était bien Tomar, rapporte Umberto Eco dans l’un de ses romans. On y monte le long d’une route fortifiée qui côtoie les bastions extérieurs, aux meurtrières en forme de croix, et dès les premiers instants on y respire un air de croisade”. En 1314, si le pape interdit l’ordre des Templiers, le Roi du Portugal leur laisse leur fortune, et les baptise “Chevaliers de l’Ordre de Jésus-Christ”. Soutenus par Manuel 1er, ils bâtissent en 1510 l’église de Tomar. Les six cloîtres du couvent constituent un véritable musée de l’architecture nationale. Au coeur de ce labyrinthe, une fenêtre. Ou plutôt non, “la fenêtre”, car celle-ci condense le vocabulaire manuélin : cordages de bateaux, coquillages, algues, filets, ancres, et chaînes sculptées, en hommage aux chevaliers navigateurs, se mêlent à la croix des Templiers, au globe armillaire du roi, ainsi qu’aux insignes des ordres de la Jarretière et de la Toison d’Or… Mais toute tentative d’inventaire reste vaine. Stylisés par le sculpteur et rongés par l’érosion, les composants de la fenêtre de Tomar, oscillent entre le décoratif et le symbolique.
Buçaco, le néo-manuélin.
Alcobaça, Batalha, Tomar. Trois monastères à trois points cardinaux. Au quatrième, le nord de Coimbra, un ancien pavillon de chasse royal, construit à la fin du19ème siècle par un architecte italien, pastiche la tradition manuéline. Caché au milieu d’une forêt, transformé en hôtel, Buçaco est d’un kitsch merveilleux. Des galeries imitant le cloître lisboète des Jeronimos, une entrée décorée d’azulejos racontant la mythologie nationale, d’après l’écrivain Luis de Camoes… Un endroit rêvé, pour terminer une promenade manuéline, sans l’interrompre.
Itzhak Goldberg