On ne connaîtra jamais l’histoire. Les séquences inachevées de Peter Matersen sont dépourvues de tout dénouement ou de surprise finale. Ses personnages, au mutisme résigné, ne sont que des figurants ou, au mieux, les seconds rôles d’un arrêt sur une image vide de toute narration. Leur activité reste comme en suspens ; ils paraissent s’être retirés dans un univers sans parole. Le détail pittoresque est exclu, les gestes sont mécaniques, les actes les plus ordinaires sont présentés sans aucune complaisance anecdotique ou sentimentaliste. Les Clônes Clubs, malgré leur titre, malgré le nombre souvent élevé de figurants, n’ont rien d’un espace saturé de communication et de convivialité. Dans le désert urbain inventé par le peintre, ce n’est pas l’absence des personnages qui crée le vide mais le rejet total de tout contact entre eux. Semblables et pourtant étrangers les uns aux autres, ils restent rivés à leur table ou emprisonnés derrière un banc, le visage flou, le corps stéréotypé, comme en attente d’un évenement improbable. Dans le décor impersonnel d’un bureau, d’une salle de classe ou d’un local obscur, ces clônes sont avant tout des figures d’absorption, dont le regard évite soigneusement de croiser celui du spectateur. Selon un ordonnancement géométrique qui évoque la chorégraphie d’un ballet absurde et interminable, ces hommes (la présence féminine reste exceptionnelle) évoluent sur un fond noirci ou d’un bleu glacial. Plus que le sujet, c’est sa mise en scène qui importe ici. Anonymes, inexpressifs, sur un fond dénudé et délivré de tout élément parasite, les êtres humaines peints par l’artiste se transforment en “actants” plastiques, distribués sur toute la surface de la toile. Le silence, l’immobilisation des figures, tout cela rappelle le moment précédant une représentation. Chez Peter Matersen, toutefois, la représentation n’a pas lieu.