Il y a longtemps, il y a des siècles, Lucien Fleury faisait des tableaux-manifestes. Salon de la Jeune Peinture, La Salle Rouge pour le Viêt-nam, l’Atelier Populaire de Mai 68, l’artiste était engagé, la peinture et la politique faisaient encore bon ménage. En ce temps là, il croyait qu’un geste d’éclat, qu’une action commune avec ses confrères peut changer le rapport entre l’art et la société, peut changer la société tout court. Conséquence logique, il participe à la création de la Coopérative des Malassis (1969), un groupe d’artistes qui pratique une création collective centrée sur des thèmes sociaux, et dont la durée de vie, (10 ans) reste exceptionnelle dans le paysage artistique français Non que Lucien regrette ces choix esthétiques ou plutôt éthiques. L’homme, même s’il en parle avec un léger sourire, n’a jamais renié son passé. Et pourtant, cette période “mythique” projette une ombre géante sur le parcours personnel de l’artiste, jamais interrompu. Ainsi, des personnages faisant partie de son entourage, des autoportraits inquiétants dans les bras de sa mère, des séries de paysages stylisés, proches de l’abstraction composent une oeuvre qui se poursuit en silence, hors des diktats de la modernité. Puis, soudain, un trou noir, un mal de vivre et de peindre. Un seul sujet, une seule obsession persiste : le cri. Dessiné maintes fois, il traduit peut-être la difficulté d’admettre un drame, d’accepter une perte, d’en faire le deuil… Depuis quelques mois toutefois, cette déchirante paralysie a pris fin. Dans l’atelier Fleury, c’est l’alimentation qui se met à table. Sur des toiles de petit format, à partir de dessins précis, presque “cliniques”, apparaissent des huîtres, des poissons, des poires, des tartes aux pommes entières ou coupés en deux.. Séparés et isolés, sur un plateau ou une assiette, ils sont comme détachés ou absents de toute réalité culinaire. De fait, ces mets ne partagent ni le caractère palpable ni les effets de luisance de la nature morte hollandaise. Ces fruits ou ces fruits de mer, aux couleurs sourdes, légèrement rehaussées par des éclairs blancs, ne s’adressent ni au goût, ni à l’odorat. La substance molle, les contours épais et approximatifs trahissent les signes de fatigue d’une matière “fanée” qui entre dans une lente décomposition. Le plaisir de la peinture, évoqué par l’artiste, reste inséparable de la mise à nu de la pâte. Ces vanités modernes permettent ainsi à Fleury de retrouver le saveur d’une vraie cuisine picturale.