Le caractère complexe de la couleur, la subjectivité avec laquelle on observe la gamme chromatique, font dire à Guila Ballas, historienne d’art israélienne, que, s’il ne peut y avoir de science de la couleur il existe en revanche une théorie de la couleur. Le pluriel conviendrait mieux ici tant ce composant irrationnel du langage visuel a engendré des débats philosophiques, scientifiques ou artistiques divers et parfois contradictoires. De Delacroix à Kandinsky, de Goethe à Chevreul, l’auteur met en évidence le tissage subtil qui se fait tout au long du XIXe et au début du XXe siècle entre les écrits théoriques et la pratique picturale. Partant de l’imitation et passant par l’expression (Matisse), la couleur se voit attribuer un rôle autonome au détriment de sa fonction descriptive. Si le rapport des Impressionnistes, de Cézanne, Seurat ou Delaunay avec Chevreul font l’objet d’une claire démonstration, la véritable originalité de cet ouvrage reste l’étude approfondie, du Traité de la couleur de Goethe, souvent oubliée en France. Selon G. Ballas, l’importance du philosophe allemand passe par son refus de réduire l’effet chromatique à un phénomène d’ordre physique et par l’importance qu’il accorde à la sensation et à l’individu percevant. Le déplacement de l’objectif au subjectif permet à Goethe d’accentuer l’impact physio-psychologique de la couleur et sa capacité de faire naître des états d’âme particuliers, point capital qui fécondera la pensée des pionniers de l’abstraction un siècle plus tard. Ainsi, cette vision de la couleur, via la théosophie parfois nébuleuse d’un Rudolf Steiner, décortiquée par l’auteur, réapparaît avec Mondrian et Kandinsky. Economie ascétique chez le peintre hollandais, gamme exubérante chez l’artiste russe, la couleur reste le véritable moteur d’une nouvelle spiritualité traduite sous une forme abstraite.