Ferdinand Hodler, Fondation Beyeler, jusqu’au 26 mai 2013

Hodler ou la modernité du paysage

D’emblée, l’œuvre s’impose. Cinq figures de femmes se tiennent devant un arrière plan à peine esquissé ; l’organisation de la toile à tout d’une chorégraphie tant l’agencement des corps, les figures immobilisées dans des attitudes rythmiques évoquent une danse secrète, comme un rituel ancien. Et, de fait, à la fois la taille de l’œuvre (9 m 6) mais aussi l’aspect hiératiques de personnages font penser à l’aspect intemporel de la peinture murale égyptienne. Le titre, Regard dans l’infini, (1913-1917)s’accorde parfaitement avec cette vision qui, tout en restant figurative, tourne le dos à la réalité et illustre parfaitement la tendance stylistique qu’on nomme le symbolisme. L’auteur de l’oeuvre est probablement le peintre le plus reconnu et le plus respecté en Suisse, -Ferdinand Hodler. On pourrait même dire qu’il fait partie de patrimoine helvétique avec tous les dangers que cette position impose. C’est que la production plastique de Hodler est souvent assimilée dans son pays aux scènes d’histoire impressionnantes qui, en cherchant à magnifier les sujets, à les « héroïser », place les personnages dans des poses parfois exagérées, presque artificielles et qui ne vont pas sans une dose de grandiloquence. Mais, le peintre est avant tout paysagiste. La manifestation baloise nous en propose un choix important où, à ses débuts, Hodler travaille sur le motif et étudie les œuvres de Corot ou Courbet. Rapidement toutefois, la représentation de la nature rejoint les préoccupations de l’avant-garde des premières décennies du XXe siècle : ses paysages indiquent la volonté d’abstraction et de transposition de la nature dans un rythme de formes colorées. Hodler donne à son travail un cadre théorique en « inventant » le principe paralléliste, qui exprime selon lui « l’élément éternel de la nature, en dégageant la beauté essentielle… la structure essentielle ». Enoncé en 1897, ce principe esthétique trouve son expression avec les toiles où les trois éléments, lac, montagne et ciel, alternent symétrie verticale et horizontale. Face à l’universel de la nature, un autre thème bouleversant ; le cycle de la vie. Dans une série consacrée à maîtresse, la chanteuse d’opéra Valentine Godé-Darel, Hodler décrit sans aucune concession les ravages progressifs de la maladie. Des dizaines de dessins, gouaches et toiles suivent à partir de 1914 le lent glissement du corps qui se dissout progressivement dans une horizontalité définitive.

Itzhak Goldberg