Cet été le spectateur français sera obligé de se rendre à l’évidence : Bacon n’est pas le seul peintre anglais. De fait, le musée d’Antibes propose une soixantaine de toiles et environ quatre-vingts dessins de Sutherland (1903-1980), un artiste britannique dont l’oeuvre déroute et fascine à la fois. Inclassable, il ne s’inscrit pas dans la lignée triomphale des mouvements de la modernité. Fidèle à la tradition paysagiste anglaise, inspiré dès 1936 par le surréalisme mais évitant ses écueils littéraires, Sutherland transforme la nature en un ” espace en germination” (Maurice Fréchuret) où les différents représentants du monde végétal et minéral sont en cours de prolifération incontrôlée. Dans son univers on croise des plantes en mutation qui ne sont répertoriées dans aucun manuel de botanique, des faunes et des flores aux contorsions et excroissances qui ne doivent leur existence qu’à l’imagination de l’artiste. Les objets concrets comme les formes abstraites sont quelquefois isolés de leur cadre et prennent des apparences anthropomorphiques inquiétantes. Cependant, dans cette “terre des origines” (titre de l’un de ses tableaux), l’homme est absent et des figures étranges et pétrifiées surgissent. Totems sans visage, dieux primitifs et anonymes peuplent ce désert verdoyant et sauvage. Les paysages panthéistes de Sutherland sont une version moderne et semi-abstraite des visions de Blake et Palmer. Chez lui, même les choses “sont créditées d’humanité et donc du pouvoir de croissance, de souffrance et de la mort” (Laurence Bertrand Dorléac). Est-ce un simple hasard que l’artiste nomme “tableaux d’épines”, son autre thème récurrent, les Crucifixions?

Itzhak Goldberg.