De nos jours, il n’existe qu’une seule chose plus difficile qu’écrire sur la peinture abstraite, c’est d’en faire. De fait, ayant bouleversé le système de la représentation consacrée, la non-figuration, cette forme d’expérimentation qui traverse l’art du XXe siècle, semble depuis un certain temps à bout de souffle. Après d’innombrables déclinaisons possibles, lyrique ou géométrique, gestuelle ou biomorphique, empâtée ou minimaliste, l’abstraction est devenue souvent répétitive, décorative, maniérée, pour ne pas dire creuse. Il faut ainsi une certaine dose de courage, d’inconscience même, pour choisir ce mode d’expression. Dans ce contexte, Kjell Nupen ne prétend pas créer un fait artistique sans précédent. Son objectif est moins d’instaurer un ordre esthétique nouveau que de construire une oeuvre personnelle, composée de variations valables toujours dans leur particularité, jamais dans l’absolu. Le peintre, peut-on dire, travaille de manière “verticale”, cherchant non à s’étendre en surface, mais à aller en profondeur. Profondeur ou épaisseur, car c’est la richesse de la matière qui attire l’oeil et même la main du spectateur. Une oeuvre tactile, qui rappelle qu’un peintre, ce fabricant de surfaces colorées, est avant tout un manipulateur de pigments et de liants. Mais la particularité de la matière de Nupen est de se transformer en lumière, de se penser lumineusement. Ses toiles sont souvent traversées par des coulées bleues ou jaunes, saturées et brillantes, des traces libres et contrôlées à la fois. Les figures, de géométrie irrégulière, sont “tatouées” par des zigzags foncés qui les parcourent de haut en bas. Fragments de paysage abstrait, noyés de soleil ? Trames décoratives au chromatisme contrasté à l’extrême ? Quoi qu’il en soit, l’artiste interroge sans cesse sa relation à la matière, au mélange des couleurs, à leur application sur une toile, aux éclats de la lumière surgissante, bref au plaisir de cet acte primitif qu’a toujours proposé la peinture.
L'entrée en matière
peinture abstraite