Le titre d’origine de l’oeuvre de Tamara de Lempicka, Perspective, 1923, déroute. Crainte des réactions outragées face à un sujet audacieux ? On est loin pourtant de l’époque où Courbet nomme pudiquement un tableau présentant une situation semblable, Le Sommeil. De plus, comme le remarque justement Gioia Mori, le thème saphique est à la mode dans les années vingt et nombreuses sont les artistes-femmes qui revendiquent pleinement leur choix de vie. Quoi qu’il en soit, le titre ajouté, fort différent, Les deux amies, reflète parfaitement l’aspect “disparate” de ce tableau, son caractère hétéroclite. En effet, la perspective renvoie à une structure spatiale construite à partir de plans continus et d’objets dont la taille se réduit progressivement. L’étrangeté explicite de cette toile s’explique justement par le décalage entre son ordonnancement géométrique et l’incohérence intentionnelle dans l’organisation de l’échelle de grandeur. La disproportion volontaire entre les personnages de taille monumentale et l’architecture, pratiquement miniaturisée, du fond, se fait grâce à ce que l’art japonais nomme la chute du second plan, à savoir un passage abrupt, sans solution de continuité de la surface du tableau à son point le plus éloigné. Par ce procédé de télescopage l’espace est court-circuité et les rapprochements inattendus, la tension contradictoire entre le proche et le lointain, accentuent le caractère intriguant de cette représentation. Ainsi, le regard oscille entre les deux corps sculpturaux immenses et le paysage urbain réduit, qui a tout d’une maquette d’un décor théâtral. La sensation d’un dispositif scénographique se confirme par les gestes ou plutôt les poses des personnages, soigneusement étudiés et parfaitement conformes de cette scène. Étendue voluptueusement, les yeux clos, la tête posée sur le genou de sa compagne, la femme au premier plan semble s’abandonner complètement. Sa compagne, assise, la main frôlant la cuisse de son amie, le regard dirigé hors champs, rêve. Tout laisse à croire qu’il s’agit de l’instant d’après l’amour, du moment ou la tendresse prolonge la passion. Cependant, les protagonistes de cette pièce ne sont pas de race humaine. “Ses amazones de pierre sont dures et inexpressives” écrit Woroniecki dans sa critique de Salon d’Automne 1923. Amazones ou peut-être déesses, puissantes et glaciales, à la chair pétrifiée. Faut-il rappeler la “proposition” que lui adresse Bourdelle, face à cette peinture cristalline et polie “Si vous n’aviez pas de si belles couleurs, j’aimerais que vous fassiez de la sculpture”. Mais, en réalité, Tamara de Lempicka offre ici une version particulière des principes enseignés par André Lhote, celui d’une construction rationnelle, où les éléments anatomiques, transformés en volumes géométriques, forment comme une charpente architecturale. Proches de la statuaire antique, entre l’indifférence de l’expression et la sensualité du corps, ces cariatides aux longs cous cylindriques et aux visages impassibles, gardent toujours leur ambiguïté troublante.