Rétrospective, l’élégante exposition londonienne ? Pas vraiment, car malgré un choix époustouflant d’œuvres elle fait l’impasse sur quelques périodes essentielles de la production de Paul Klee.
Ce n’est pas tous les jours qu’on peut voir 130 travaux de Paul Klee, chiffre impressionnant, même pour un artiste dont le catalogue compte plus de neuf mille titres. Inspirée d’une fameuse phrase du peintre, le titre résume le caractère visionnaire de cette production picturale, riche d’inépuisables inventions techniques et trouvailles iconographiques. Le peintre suisse reste un cas exceptionnel dans le domaine de la création au XXe siècle. Rares, en effet, sont les artistes qui font l’unanimité : estime des chercheurs et amour du grand public. Et pour cause, car l’œuvre réussit à exprimer cette notion difficile à saisir qu’est la poésie. La réalité, avec laquelle Klee garde un lien en permanence, semble délestée de son poids, libérée de toute attache terrestre. « J’ai réussi à convertir directement la nature en mon style » écrit-il. Ses travaux semblent inspiré d’un décor théâtral où les façades suffisent à évoquer un univers qui laisse la place à la rêverie. Est-ce un simple hasard si la figure du funambule y revient comme un leitmotiv ou si l’artiste s’intéresse à la scénographie ? Si parfois l’œuvre prend des accents graves, l’humour y tient une place prépondérante. Souvent “baptisés” après coup, les titres des tableaux n’en sont qu’un exemple (Fantôme d’un génie, 1922, La mémoire d’un oiseau, 1932 ou encore Monument pour l’empereur, 1920, une architecture en équilibre instable, d’une fragilité xtr fragilité extres limites, vd’nument pour l’ la révoquer un univers euvre qui sera développée plus tard par les limites, vextrême, censée célébrer le « grand homme », dont le visage frôle le ridicule. Comme toujours, les œuvres sont de taille réduite. A la différence de nombreux artistes Klee n’a besoin ni de grande surface ni de discours grandiloquent pour s’exprimer. Pourtant, tout est dit dans une polyphonie où peinture et musique, dessin et écriture, architecture et géométrie, anatomie et botanique, géologie et typographie forment un langage de pictogrammes et hiéroglyphes. Evitant le parcours chronologique la manifestation réunit des ensembles thématiques, nommés parfois de façon un peu arbitraire (Seuil, Architecture…). Une des salles les plus réussies est celle qui réunit les tableaux que Klee appelait « divisionnistes ». A l’instar de Seurat, sur un fond à peine différencié, il dispose des rangées serrées de points de couleurs d’intensité différente, des « semailles ponctuelles » et obtient des surfaces chromatiques lumineuses scintillantes. Abstraction, figuration ? Peu importe, car Clarification (1932) est à la fois un paysage lunaire presque enfantin de naïveté et un espace enchanté de liberté absolue. Mais cette maîtrise de la couleur met du temps à s’installer. On connaît l’épisode mythique, la « révélation » du paysage méditerranéen et sa lumière. C’est pendant sa visite à Tunis que Klee note dans son journal (1914) « La couleur et moi sont un. Je suis peintre ». Il est dommage que l’exposition ne montre pratiquement aucune œuvre qui illustre ce passage et laisse peu de place à celles, réalisées pendant les dernières années du peintre, au caractère plus dramatique. En effet, en 1933 Klee est rattrapé par l’histoire. La date est celle de la fermeture définitive du Bauhaus. Les opposants au régime deviennent des “exilés de l’intérieur” réduits à une pratique semi-clandestine, Klee se réfugie en Suisse, dans la ville de son enfance, Berne, où il mourra en 1940. La palette s’assombrit, devient cendreuse, terreuse, la flèche qui indiquait le mouvement est pointée vers le bas, menaçante. Le dialogue du peintre avec le monde se modifie, l’ironie devient tristesse, l’angoisse est constamment présente, les tableaux se transforment en cris d’alarme. Mais, peut-être, tout est déjà annoncé dans un tableau formidable. Sur un fond rouge, un corps tracé par une ligne zigzagante, semble pris entre deux directions opposées. Le visage stylisé à l’extrême, affublé de deux petits ronds de couleurs différentes (les yeux), dégage une sensation de tristesse et de désarroi. Le titre de cette œuvre de 1933 : L’Homme du Futur. L’homme du futur ?
Itzhak Goldberg
Commissaires : Matthew Gale et Flavia Frigerie, conservateurs à la Tate Moderne
130 oeuvres