Signes de Terre était le titre d’une exposition que j’ai organisé il y a quelques années au musée de la Seita.. Ce titre “spatial” correspond parfaitement à cette partie de notre journée, celle de l’espace politique. J’ai dis bien l’espace, pour revenir sur la distinction que j’ai faite entre sphère politiques, qui est plutôt un lieu abstrait dans lesquels se croisent les idées ou les concepts, et l’espace, ou les corps entrent en contact réel, se bousculent, se heurtent, et ici en occurrence, vont jusqu’à s’entretuer. Les oeuvres sont de deux artistes, un palestinien Abu Shakra et l’autre israélien, Avi Tratner. Les deux partagent le même sol, le même espace donc, sans partager pour autant la même culture et encore moins le même destin. Tout montre, et de plus en plus, qu’il existe une coupure radicale et inconciliables entre ces deux nations, qui vivent ensemble toute en restant séparées. Si j’ai choisi de parler d’un deux, le palestinien, c’est à la fois à cause du temps limité et aussi, parce que son thème, vous le verrez, est la métaphore parfaite de perte de l’espace propre, identitaire, de déracinement, vecu par un palestinien en Israel. On pourrait resumer cette situation paradoxale en disant que pour un Palestinien, la terre d’Israël est une patrie, mais l’Etat hébreu, n’est pas son pays. Mais, quel est le thème employé par Abou shakra ?$$1 Si, au gré des circonstances, le nom d’Abou -Shakra disparaissait, il est certain qu’on l’appelera le Maitre des Cactus, comme on a l’habitude de parler de maitre de l’annonciation ou crucifixion. Ce sujet, à travers de nombreuses variations, hante, toute son son oeuvre. Seulement, si cette hypothèse de la disparition du nom de l’artiste, se réaliserait, les cactus d’Abu Shakra perdrait une bonne partie de leur sens. Non pas que leur impact visuel diminuerait, car ils peuvent continuer à projeter leur aura même en absence de leur auteur. Toutefois, l’ignorance de l’identité propre de l’artiste, de son appartenance national, ferait que leurs racines, leurs inscription dans un sol spécifique, disparaitront avec lui. Car, c’est le sol, les racines ou plutôt la situation de déracinement que interesse surtout Asim, c’est à travers elles qu’il lutte contre l’effacement de la mémoire de son identité propre et celle de son peuple. Les premiers travaux connus d’Abu-Shakra ne traitent pas encore du cactus. Dans les années 85-87, qui se situent entre la guerre du Liban et les débuts de l’Intifada, l’artiste fait une lecture critique de cette période sombre et tendue. Des avions menaçants survolent des terrains où des enfants tristes continuent, malgré tout, à faire semblant de jouer. Ailleurs, ce sont des bêtes étranges, le corps tendu, qui, menacées par ces mêmes avions, hurlent à la mort. 4 Le thème de prédilection du peintre s’impose cependant rapidement. Dans les premières œuvres, le cactus, comme s’il n’osait pas encore s’affirmer pleinement, n’est pas isolé. Placé dans un champ étroit ou dans une haie, il est comme la métonymie d’un paysage intime et familier.***2 Cependant, la représentation du cactus diffère ici radicalement de celles que l’on trouve chez d’autres artistes palestiniens. Stylisée et inscrite dans un espace de plus en plus réduit, elle rompt avec toute tradition naturaliste, descriptive, ou naïve. $2cahier

Originaire du village arabe Um el Fahm, Abu-Shakra fait son apprentissage artistique à Tel-Aviv, passant ainsi d’une société traditionnelle et fortement hiérarchisée à un milieu bohême. Réalisés dans cette ville très occidentalisée, les premiers cactus sont à l’image de ce déracinement géographique et social. Habitué au plein air, à des espaces où la présence humaine est rare, le cactus se retrouve transporté, réimplanté dans un pot, au bord d’une fenêtre. En quelque sorte, on peut voir que il ne s’agit pas d’une simple transposition mais d’une transplantation. Emprisonnée dans un espace réduit, cette plante désertique et sauvage se transforme en un animal domestique. L’itinéraire obligatoire de la périphérie vers le centre artistique s’accompagne ainsi dans le cas d’Abu-Shakra d’un choc ou d’un malaise : celui d’un arabe palestinien contraint de vivre dans une société où il n’est admis qu’à moitié

Soit Cactus, 1988.$ Sur fond d’un mur gris et sale se dessine la silhouette d’un cactus teinté de vert. Sur le mur, des lettres latines maladroitement tracées forment comme un graffiti. On y lit “Sabrés”, qui signifie cactus en hébreu. Ce dispositif qui joue sur la redondance, la tautologie, est surtout une invitation, pour le spectateur israélien, à examiner de plus près l’image et sa “légende”. Le terme hébraïque “ Sabrés” n’est écrit ni dans l’alphabet hébreu ni dans l’alphabet arabe, pour être compréhensible pour un spectateur israéline qui ne parle que très rarement l’arabe. On verra que ce mot a une signification particulière. Quand, exceptionnellement, l’artiste “tapisse” le fond de lettres arabes, celles-ci semblent être choisies pour leur qualité décorative d’arabesques. $2Mais un regard attentif découvre un mot, répété, “mis en série” tout au long du mur : le mot “noir”, qui dispense de tout commentaire. (reproduit à l’envers, probleme de l’ecriture et l’espace) En hébreu, le terme Sabar, qui signifie à l’origine “figue de Barbarie”, soit le fruit d’un cactus, est également une métaphore pour désigner la première génération des juifs nés en Israël. La volonté de la nouvelle génération d’effacer toute trace de la représentation caricaturale du juif originaire de la diaspora explique le choix de cette métaphore. A la vision traditionnelle d’un juif errant et aussi déraciné que les personnages flottants, affables et dociles, de Chagall$1 s’oppose ainsi une image qui offre toutes les garanties d’une existence radicalement différente. Au début on prete justement au type arable, celui du paysan idéalisé à travers les images des pionniers juifs dans les années 20.$$ 2Goutman sisete et berger 1926. Plus tard quand les rapports avec les arabes se modifient un autre symbole, s’impose celui d’un sabra, la version en hebrea de sabres, synonyme d’un juif né sur la terre d’israel, différent de celui dans la diaspora.$1 Solidement ancré dans la terre locale, le cactus, qui résiste dans les milieux naturels les plus hostiles et dont les épines forment une arme redoutable (mais dont la chair reste tendre et douce), correspondait parfaitement aux idéaux de cette génération, au point que l’image mythique s’est imposée comme un cliché En choisissant le cactus, objet-frontière revendiqué par les deux communautés qui composent la nation israélienne, comme sujet central de sa production picturale, Abu-Shakra réactive aussi les deux sens du terme en arabe où il veut dire : patience, persévérance, mais aussi amertume - en arabe, on peut être ainsi “amer comme un cactus”-. Le premier sens se réfère à la tradition de l’attachement des Palestiniens à leur terre, tandis que le second sens dit l’impossibilité de sceller définitivement cette union.

Les racines du cactus, qui pénètrent en profondeur, résistent à toute tentative d’arrachement. C’est ainsi que dans les villages arabes, le cactus sert à fixer les limites entre les différentes exploitations agricoles. Mais c’est parfois, dans un contexte plus tragique, la seule trace qui reste de ces lieux abandonnés, résultat d’une guerre absurde qui lamine les deux peuples.

Dans sa version hébraïque, je l’ai dit, le sabar se réclame, lui aussi, de la terre. Le nouvel arrivant, qui, sans pour autant convaincre les habitants déjà sur place, fait valoir ses droits bibliques et historiques, emprunte et recycle un concept qui a fait ses preuves. Les rapports de force existant au sein de l’état lui permettent d’imposer sa propre interprétation du “sabar”. S’adressant essentiellement au public juif, Abu-Shakra est parfaitement conscient de l’ironie profonde, de la critique amère que constitue le choix d’un tel sujet. Face à cette icône israélienne représentée par un artiste arabe, le spectateur juif est pris d’une soudaine panique. Il se sent dépossédé d’un symbole immuable, dont il était persuadé d’être depuis toujours l’unique propriétaire. Le sabar “arabisé”, aux couleurs tendres et d’une légèreté étonnante, rappelle, avec une violence insoupçonnable, ses anciennes origines. Encore une fois après le sabar $$$$$série Isolés, immobiles, les cactus forment une série : le motif peut varier mais la structure générale reste la même. Le format vertical, hérité du portrait, situe la plante au centre. A peine suggéré par le rebord de la fenêtre, l’espace se fait de plus en plus discret. $$1La palette chromatique, réduite, évite les contrastes, les entrechocs et créent des effets d’irradiation aux confins de l’irréel. Sans épaisseur, la figure principale, située presque toujours en bas du tableau, semble comme ajoutée après coup, comme s’il n’appartenait pas vraiment à l’espace de la toile. L’artiste, en effet, la “pose” délicatement sur un fond, tantôt traversé par des nuages, tantôt d’une couleur dorée, à l’instar de la peinture byzantine. Les objets fétiches de l’artiste sont comme des reliques qui évoquent un passé révolu, presque disparu. Dépouillé de tout aspect décoratif, réduit à une silhouette maigre et frêle, le cactus se rapproche parfois de la bougie commémorative $$1Parfois, comme ici, des aplats horizontaux forment deux rectangles inégaux, aux vibrations sensibles de couleurs qui se maintiennent dans l’entre-deux du ton intermédiaire, comme un lointain souvenir de la peinture de Rothko$1.

Ailleurs, protégé de tout contact humain, il se niche dans quelques rectangles enchâssés qui forment comme un autel. $$Objet sacré, qui prend l’apparence d’une relique, ou peut-être d’une icône. $$$La frontalité marquée, les irradiations chromatiques, le sentiment de flottement, l’aspect immatériel sont les traits caractéristiques d’une image où l’apparence physique n’est que l’expression condensée de la spiritualité.Ainsi, les “Autoportraits en cactus”, des fragments du sol natal, des “morceaux” d’une culture soigneusement conservée, sont comme des icônes portables qui accompagnent Abu-Shakra dans un exil à l’intérieur de son propre pays.

Le sentiment de cette diaspora paradoxale prend toute son ampleur dans l’installation “transitoire” du cactus. Implanté dans un pot, pratiquement réduit à la taille d’un bonsaï, le cactus doit renoncer à sa condition naturelle et se plier aux règles d’un genre spécifique de nature morte, celui des fleurs dans un vase. Cependant, à la différence du cactus, les fleurs, s’adaptent “docilement” à cette situation artificielle. Rarement isolées, les fleurs sont une partie intégrante du décor d’intérieur, dans leur “fonction domestique”. Même placées au bord d’une fenêtre, comme chez Matisse, une source d’inspiration indiscutable pour Abu-Shakra, elles jouent parfaitement le rôle de “transformateur” pacifique entre nature et culture. Le cactus d’Abu-Shakra ne semble pas se résigner à cette conduite de dévouement exemplaire. Toujours en position verticale, il refuse de se plier, et s’installe dans une résistance passive.$$ La tâche est rude pour cette plante aux fleurs rares et éphémères. A l’étroit dans un pot qui, ironiquement, fusionne sans heurt avec la matière picturale environnante, le cactus semble serré, comme étouffé. Sa partie apparente, se heurtent à une absence quasi totale d’espace, car son cadre-fenêtre s’ouvre sur un mur de couleur. Dépaysé dans un non-lieu, placé sous surveillance dans un no man’s land, il perd de sa consistance et atteint parfois une configuration fantomatique, spectrale. L’ombre d’un cactus ou la chronique d’une mort annoncée ?

Abu-Shakra, qui meurt à vingt-neuf ans d’un cancer, se savait condamné depuis longtemps. Les deux dernières années de sa courte vie, il reprend sans cesse son chemin d’épines. De temps en temps, toutefois, l’artiste fait un autoportrait “véridique”. Ainsi, “Autoportrait” : la structure est celle d’un tableau dans le tableau. Le cadre réel est redoublé par un cadre peint, richement orné. Un buste frontal, à la tête chauve, aux yeux fermés, habillé d’une chemise blanche, aux boutons couleur rouge sang. Un masque mortuaire se met en scène, un autoportrait posthume, “postdaté”. Ailleurs, un buste gris, tourné de profil, hurle. L’homme qui crie De la bouche, grande ouverte, semblent s’échapper comme des épines noires. Autoportrait en Cactus.