Ce que l’Art fait à la Sociologie de Nathalie Heinich forme un “diptyque” avec son livre précédent-Le triple jeu de l’art contemporain-une analyse “sur le terrain” de la production esthétique actuelle. De fait, dans son dernier ouvrage, l’auteur propose au lecteur les clés de sa méthode, qui se démarque de la tradition sociologique à la fois envahissante et impuissante face au phénomène artistique. Les dangers de cette situation sont connus : une sociologie qui cherche à inscrire les oeuvres uniquement dans un système déterminé par leur contexte social et qui se concentre sur les conditions de production et de réception, une histoire de l’art qui interprète ses objets en se fondant exclusivement sur leur singularité. Refusant ces deux attitudes antinomiques, parfois caricaturales, Heinich se situe en spectateur neutre et engagé à la fois. Ainsi, et ce constat est fort utile dans le cadre du débat sur l’art contemporain, Heinich considère que son rôle n’est pas de trancher entre les opposants mais plutôt de clarifier les sources mêmes de cette dispute. Patiemment, elle met en évidence qu’il s’agit plutôt d’un malentendu, car les positions radicalement inconciliables sur lesquelles campent les partisans et les détracteurs de l’art en question appartiennent aux différents registres. q Avec cet exemple parmi d’autres (les attitudes des amateurs, les stratégies des artistes) l’auteur renverse la perspective habituelle et démontre que la spécificité du domaine artistique, résistant à toute réduction sociologique, oblige cette dernière à renoncer à la tentative des réponses définitives. Peut on parler d’une certaine frustration face à ces limites avouées ? Certainement. Il n’en reste pas moins que cette description impitoyable de différents mécanismes de la création inscrit une logique dans un univers qui s’abrite derrière les passions.

Nathalie Heinich, Ce que l’Art fait à la Sociologie, Ed Minuit, 96 p., 68 F.