Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts de la Seine depuis que les impressionnistes se sont aventurés dans l’exploration de l’Ile-de-France. Leurs paysages idylliques, qui évoquent un prétendu âge d’or, dorénavant révolu, font oublier au spectateur contemporain ému, ne serait-il pour un moment, que les mêmes lieux logent depuis longtemps des super marchés, des fast-food et d’autres icônes de l’urbanisme contemporain. Le livre Paysages Territoires, est un appel urgent contre l’indifférence avec laquelle se continue la destruction de ce patrimoine paysager. Rien, toutefois, ici, d’une nostalgie larmoyante ou d’un passéisme mélancolique. Les études dans ce recueil se penchent sur une douzaine de “cas”, choisis parmi les cinq cents sites “classés et protégés” gérés par la Direction régionale de l’environnement de l’Ile-de-France. Si certains parmi eux partagent une notoriété incontestable (Versailles, la forêt de Fontainebleau), d’autres, par contre, sont beaucoup plus modestes (la vallée de l’Epte, le ru d’Ancoeur). De même, la fonction de chaque site diffère et on y découvre aussi bien une carrière de craie qu’une réserve alluviale ou encore le cours enfoui d’une rivière. Peut-on assimiler cet ensemble à une réflexion esthétique dans le cadre de l’histoire de l’art ? Certainement pas, si l’on considère l’artefact dans sa vision étroite, détaché de son “ environnement ”. Indiscutablement, si l’on croit que la richesse du travail artistique est, comme le dit Jean-François Chevrier, dans son caractère hybride ou dans sa capacité de “ tisser ” les diverses couches interprétatives. De fait, selon lui, il s’agit de trois discours qui s’interpénètrent et qui sont les image photographiques, le travail de mémoire et le propos historique avec des reconstitutions du passé. Qui plus est, à l’ère où les artistes interviennent sans cesse “ sur ” la nature-comme matrice d’abord, comme matériau intégré à l’oeuvre ensuite, comme outil réflexif enfin-il s’avère extrêmement utile d’examiner le paysage sous toutes ses strates. Ainsi, aux côtés des photographies, somptueuses, charnelles de Jean-Louis Elzéard, monumentales et “matiéristes” de Patrick Faigenbaum, intimistes et discrètes de Mikael Levin ou encore teintées d’un romantisme “à l’ancienne” de Suzanne Lafont, on peut lire des contributions qui traitent les sites d’un point de vue géographique, historique, urbaniste, écologiste, touristique, quand ce ne sont pas simplement des croisement entre ces visions complémentaires. A ceci s’ajoutent, avec forte pertinence, des témoignages des “consommateurs”, les habitants, autrement dit ceux qui font véritablement corps avec les lieux. A mesure qu’on parcourt cet ouvrage, une somme malgré les choix inévitables des sites, on prend de plus en plus conscience que les paysages qu’on admire sur des toiles ne sont pas que de simples représentations de notre environnement mais surtout des traces des rapports complexes, pas toujours bénéfiques, entre l’homme et la nature
Paysages Territoires, sous la direction de Jean-François Chevrier et William Hayon, Ed Parenthèses, 428 p, 45 E.