De taille démesurée, le portrait d’un homme au visage effacé domine une pièce étroite, dont l’espace est arbitrairement coupé par le peintre. Seule présence masculine dans un recoin réservé aux trois femmes qui, autour d’une table, s’adonnent à la couture. L’atelier, situé dans un intérieur bourgeois, probablement inspiré par celui de la mère de l’artiste, raconte une page du travail féminin à domicile qui se développe à la fin de 19e siècle à Paris, capitale de la mode. Une observation historique, fondée sur une expérience autobiographique ? Certainement. Mais cet univers des “petites mains”, d’ouvrières en chambre, comme on parle de musique de chambre, est loin d’être uniquement un document. Ici, aucune manifestation de l’agitation caractéristique du monde du travail, aucun geste brusque, aucun échange de paroles. Le monde est figé, toute activité est comme suspendue, les personnages paraissent s’être retirés dans un univers sans parole. Le lieu, structuré à partir de zones de couleur tantôt rectilignes et lumineuses (le mur du fond, la fenêtre, pourtant presque opaque), tantôt tachetée ou mouchetées (les papiers peints, les étoffes chatoyantes), offre une alternance de surfaces nues et de surfaces au grand pouvoir décoratif. Cette organisation picturale fait que l’indétermination de l’espace est extrême et que l’autorité du regard cède la place au tâtonnement de l’œil qui s’évertue parmi des repères spatiaux masqués. Comme toujours, Vuillard n’a pas recours à la narration pour ses compositions. Comme toujours encore, dans ses scènes de genre intimistes, le détail pittoresque est exclu, les actes les plus simples et les plus ordinaires sont présentés sans aucune complaisance anecdotique ou sentimentaliste. L’absence de toute expression psychologique, le mutisme des personnages, leur immobilité, tout cela rappelle le moment précédant une représentation. Chez le peintre, toutefois, la représentation n’aura pas lieu. “Je connais peu d’œuvres, écrit Gide à propos de l’artiste Nabi, où la conversation avec l’auteur soit plus directe. Cela vient surtout de ce qu’il parle à voix presque basse, comme il sied pour la confidence, et qu’on se penche pour l’écouter”. De fait, cette toile où tout reste évanescent, insaisissable, est, peut-on dire, un paysage de chuchotements. Mais Vuillard fait mieux que parler à voix basse, il arrive à donner une forme picturale à ce qui paraît irreprésentable : le silence. Dans la lignée de Vermeer et Chardin, ce petit format aux couleurs assourdies, semble préserver un secret. C’est que ces femmes, plutôt des types que des individus, ont renoncé à tout dialogue. Vues de dos ou de profil, on ne connaîtra jamais leur visage. Même celle qui nous fait face a le regard oblique, tourné vers l’intérieur du tableau et qui évite soigneusement de croiser celui du spectateur. Ces silhouettes vaporeuses, aux contours imprécis, rêveuses et détachées de toute réalité, sont avant tout des figures d’absorption. Comme nous d’ailleurs, car il faut du temps pour s’immerger dans l’univers de Vuillard : mais lorsqu’il s’installe en nous, c’est définitif.
Vuillard
Peinture intime et silence