Disparu en 1986, Andy Warhol n’a pas eu le temps de connaître l’irrésistible ascension de Bill Gates. Heureusement, car le magnat de l’informatique a réussi, encore mieux que l’inventeur du Pop-Art, à devenir familier à tout Américain, à réduire les États-Unis à une seule icône, un écran aux images virtuelles. Andy, en effet, n’a eu qu’une unique obsession. Non pas celle, souvent déclarée, d’atteindre la célébrité. Cette volonté, somme toute banale, Andy l’a laissée au commun des artistes. Lui, fils d’émigrants tchécoslovaques pauvres, est parti en toute simplicité à la conquête de l’Amérique ou plutôt du rêve américain. “Je crois que je présente les États-Unis dans mon art”, ce constat est aussi un credo. Son oeuvre passe ainsi en revue tous les emblèmes américains, bouteilles de Coca-Cola, Dollars, Campbell Soup, Elvis ou autres Marilyn. En s’identifiant à ces images universellement galvaudées, l’artiste a réussi définitivement à accéder à la plus large reconnaissance possible. La Statue de la Liberté, qu’il a peinte vers la fin de sa vie, est l’aboutissement presque inévitable de cette quête. Il s’agit d’un retour significatif à un thème traité déjà par Warhol en1963, où, figurée en vert et rouge, elle est brouillée par les passages de la sérigraphie. Dans la version de 86, comme dans la précédente, l’artiste emploie la technique sérielle qui caractérise sa production entière, basée sur la reproduction. La série, interminable dans son principe, réfutant l’idée du chef-d’œuvre ou de l’image unique, devient une parente proche des logos publicitaires indéfiniment répétés. Toutefois, si la première fois Warhol a choisi un point de vue éloigné, une perspective qui lui permet de voir son sujet dans son intégralité, ici il a préféré un cadrage rapproché qui se centre sur la tête de la statue, couronnée d’un diadème imposant. Le close-up se substitue au plan américain. Bien plus qu’un simple changement de mise en scène ou de point de vue, c’est toute la position de l’artiste qui se modifie entre ces deux représentations. De fait, la Statue de la Liberté, ambassadeur attitré de la société américaine, est le point de mire des nouveaux arrivants de cette terre promise. Écrasante par sa taille, inabordable, cette incarnation de tout espoir apparaît dans l’horizon lointain comme un colosse inaccessible. Multipliée, encadrée comme une vulgaire carte postale par Warhol, elle se situe, dans le supermarché pictural d’Andy, à mi-chemin de l’icône apprivoisée et portable et de l’objet de consommation. Vingt ans plus tard, la confrontation entre le monument et l’artiste est d’ordre tout à fait différent. Dans ce face à face, Warhol se place à la hauteur de la tête qui remplit l’essentiel de la toile, permet au spectateur une vision intime du “visage” de cette déesse. Mais, créateur ou spectateur, la rencontre avec la Face n’est jamais anodine. Ici, le regard découvre que ce visage d’idole aux yeux clos, censé être l’image d’une Amérique idéalisée, a comme fond une toile militaire. Le geste de la main, emprunté à La Liberté guidant le peuple de Delacroix, devient soudain un geste conquérant. Le titre de cette série, Camouflages, fait résonner clairement la référence militaire. Même l’étiquette apposée en bas de la toile et où on lit l’inscription en français “Fabis, les bons biscuits”, comme un contrepoint dérisoire et ironique, ne suffit pas à nous rassurer. Cependant, le camouflage, employé comme procédé artistique, porte atteinte à cette image menaçante. La tête de la statue se dissout, se couvre en taches de couleur dégoulinante, devient une vision fantomatique. Un dernier autoportrait d’Andy qui se figure en déclin de l’empire américain ?
Warhol statueliberté
Pop art et mythes américains