Espace Caillebotte, Yerres, Essonne, jusqu’au 20 juillet.

Curieux destin que celui de Caillebotte. Pendant longtemps, il fut connu en tant que collectionneur, mécène et organisateur des expositions impressionnistes. Son legs à l’Etat (1884) ne sera intégré au Louvre qu’en 1928. Ce formidable ensemble fait aujourd’hui partie des highlights de Musée d’Orsay. On oublie cependant que celui qui fut le compagnon de route des impressionnistes a réalisé lui-même une œuvre étonnante. De fait, comme eux, Caillebotte a été fasciné par la modernité. Il présente au spectateur les réalisations urbaines les plus audacieuses : les structures métalliques du pont de l’Europe, les larges boulevards récemment tracés par le baron Haussmann, les “beaux quartiers”. Son regard est irrésistiblement attiré par le spectacle des rues de Paris, les scènes de la vie contemporaine. Mais l’artiste garde un jardin secret : la maison d’enfance à Yerres. Situé près de l’eau, cet endroit lui permet de pratiquer son autre passion : le canotage. C’est dans cette propriété, soigneusement conservée, qu’un pan de sa production est montré : visions de nature bien apprivoisée (parc, potager) mais aussi représentations d’activités sportives. Parmi la quarantaine de tableaux réunis, un « triptyque » a pour thème principal la rivière. En toute logique, car l’eau est une substance labile, qui se prête facilement à toute transformation. Les reflets qui scintillent sur les surfaces estompent les lignes et facilitent l’émergence de la couleur. L’attirance des Impressionnistes s’inscrit dans le désir de faire usage de ce miroir aquatique comme d’une surface idéale permettant de dissoudre la forme, de dynamiser le paysage. Caillebotte partage ce goût pour ce frémissement (Yerres, effet de pluie, 1875) mais souvent, à l’instar de Degas ou de Manet, y réintroduit la figure humaine. Surtout, ce sont les éléments de la composition, frappant par leur structure parfois incongrue, qui deviennent des protagonistes à part entière dans certaines toiles. On peut y deviner l’influence de la photographie et du japonisme, qui contribuent à la violence de la perspective, au refus d’unifier le champ pictural, à la tension contradictoire entre le proche et le lointain, aux points de vue déroutants. Certes, certaines œuvres sont sages comme des images. La Leçon de piano (1881) a toute la fadeur de Renoir. Toutefois, la singularité de Caillebotte est dans la prise de risques, qui peut mener soit à des maladresses soit à des réussites inattendues. C’est le prix à payer quand on transgresse les contraintes académiques. Autrement dit, quand on a le courage d’innover. “M. Caillebotte, si remarquable par son mépris de la perspective, saurait très bien, s’il voulait, faire la perspective comme le premier venu. Mais son originalité y perdrait. Il ne fera pas cette faute ”, écrit un critique de l’époque. En d’autres termes, s’il était un meilleur peintre, il serait un moins bon artiste.

Itzhak Goldberg