Plus qu’un thème pictural ou une organisation matérielle du travail artistique, l’atelier est une invention théorique et une construction sociale.

L’ouvrage de Bertrand Tillier a une qualité rare pour un livre en histoire de l’art : il est intéressant. Universitaire, spécialiste du XIXe siècle, l’auteur propose un grand tour de la représentation de l’atelier, de la Renaissance à nos jours. Cependant, et le sous-titre nous le dit, il ne s’agit pas simplement de suivre l’apparence physique de ce lieu de création, mais de comprendre comment il participe à la formation de l’image sociale de l’artiste. Car, depuis longtemps, l’atelier n’est plus un lieu clos où la cuisine picturale se mijote secrètement. Progressivement, ses parois sont devenues comme transparentes, ses frontières poreuses. Au siècle dernier, y pénètrent de plus en plus souvent des poètes et des écrivains, qui en proposent des descriptions souvent fascinées (Ponge, Aragon, Genet, Dupin). Pour autant, l’atelier ne perd pas sa part de mystère ; censé reconstituer une atmosphère spécifique, ce lieu de la création se donne à voir au spectateur, dans ce qui est considéré comme un privilège exceptionnel. Clairement, c’est le passage de l’artisan à l’artiste, qui permet de forger la notion d’atelier. « L’atelier devient alors l’apanage des individus isolés et l’emblème de l’homme moderne, dont l’individualité et la créativité s’expriment dans la solitude et le secret, au point que l’atelier matérialise la métaphore de la “vie intérieure” de l’artiste », écrit Tillier. Une image qui devient un lieu commun avec la vision romantique du créateur dans une pièce mansardée, un génie pas encore tout à fait reconnu, en retrait de la société. A l’opposé, toutefois, c’est la vue de l’atelier comme une mise en scène de la réussite artistique qui se développe au XVIIIe siècle, pour aboutir au plus célèbre, peint par Courbet en 1855. Cette Allégorie réelle propose une version mondaine et symbolique de l’atelier, devenant l’image emblématique du lieu où l’artiste reçoit ses amis et expose fièrement son travail en cours de réalisation. Idéalisé, l’atelier peut devenir un temple où les visiteurs se rendent comme pour un pèlerinage. Le parcours propose un dosage subtil entre l’approche chronologique et thématique, entre l’aspect matériel (les objets qu’on trouve à l’atelier, la stratégie de l’organisation des visites) et l’imaginaire qui contribue à l’aura exceptionnelle de cet endroit magique et énigmatique. Topographies, L’atelier-cénacle, Erotique et génésique de l’atelier ou encore Misère et comique de l’atelier sont parmi les différents points abordés ici. Particulièrement fascinants sont les chapitres traitant les vues ateliers où l’artiste, invisible, laisse des traces savamment étudiées de son activité, allant des simples outils à des citations de ses propres réalisations (L’Atelier rouge de Matisse). Comme souvent, dans le domaine de la représentation, rien n’est laissé au hasard. Ainsi, ce récit, accompagné de 300 illustrations, nous rapproche davantage de ce lieu où se jouent les expérimentations avec la matière mais où, en même temps, se forge le mythe de l’artiste. Itzhak Goldberg

Bertrand Tillier, Vues d’atelier, Une image de l’artiste de la Renaissance à nos jours, Citadelles et Mazenod, 189 €