La peau de l’œuvre
Les corps de Berlinde De Bruyckere réussissent un miracle : bouleverser sans employer le pathos
Comment reconnaît-on une œuvre exceptionnelle ? Peut-être par le choc immédiat, sans aucune médiation, qu’elle produit. Ou, peut-être, par le sentiment de se trouver à court de mots pour exprimer toute sa force. Rien de paradoxal dans ce mutisme car la réussite artistique passe par la justesse parfaite du langage plastique qui rend difficile sa traduction adéquate par le verbe. Face aux travaux de Berlinde De Bruyckere, la femme sculpteur belge, exposée pour la seconde fois par la Maison Rouge, on ressent cette impuissance. L’émotion qu’elle dégage va si loin dans que nous nous demandons quelquefois si nous avons le droit d’être là. Sous un titre énigmatique, Il me faut tout oublier, sont réunis des fragments de corps, des bribes de chair ou encore des hybrides où l’arbre et l’être humain semblent fusionner. En vue de ces sculptures, on se souvient de celles, plus anciennes, de peaux de chevaux découpées et cousues, des étranges et inquiétantes dépouilles. A ce sujet De Bruyckere évoque des photos d’archives de la Grande Guerre, où les carcasses de ces animaux, employés pour des besoins militaires, s’étalaient sur le sol des champs de bataille. A l’occasion des expositions à Tilburg et à Arnhem, les chevaux, moulés en polyester, sont accrochés aux arbres, comme s’ils s’y étaient retrouvés sous l’effet d’une énorme déflagration. Faut-il y voir la première rencontre entre différents registres ? Quoi qu’il en soit, avec ses oeuvres récentes la cire, mêlée aux pigments rougeâtres, imite la carnation de la chair où des veines affleurent à la surface. Les « personnages », qui ont perdu une partie de leur épiderme, sont privés de visage de manière à ce que leur expressivité ne naisse d’une quelconque psychologie faciale mais uniquement de la position du corps et de son inachèvement. De fait, mutilés, estropiés, ce sont des corps d’inachèvement, figures d’incertitude, sont à mille lieux de la représentation glorieuse de l’être humain dans le passé. Les êtres, dont l’intégrité est menacée en permanence, perdent l’enveloppe lisse dans laquelle la chair se réfugiait et se transforment en une matière, parfois informe ((Amputeren zei je, 2008). Désacralisé, le corps chute de son piédestal et devient l’objet de toutes les expériences. Cependant, pour l’artiste, il ne s’agit pas d’un simple jeu formel, des stratégies de « dépassement » inspirées par des manipulations génétiques ou par des pratiques de remodelage ouvertes par la réalité dite virtuelle. Sa vision s’attache à l’idée qu’à aucun moment nous ne pouvons nous abstraire de notre corps et que l’art nous offre précisément la réincarnation de notre expérience du monde, en tant que réceptacle de notre vécu. Cette attitude implique de « frotter » la figure humaine avec d’autres éléments de son univers. Réduites à leur tronc, elles sont attachées par des sangles métalliques à leur alter ego végétal, des arbres stylisés à l’extrême. La proximité de la structure morphologique entre les deux composants du « couple » évoque une des métamorphoses mythologiques les plus connus : celle de Daphné, une nymphe transformée en arbre par les dieux d’Olympe. Seulement, l’artiste n’est pas le Créateur. Les tentatives contre nature de cette fusion de l’homme avec la nature se terminent toujours par un échec, pas très différent de celui des êtres qui essayent de s’unir désespérément, mais sans succès. Il y a quelque chose dramatique dans couplage forcé, dans ces dos à dos qui parlent de la solitude inscrite dans le destin humain et qui nous disent l’impossibilité de l’unisson. D’autant plus qu’une métamorphose ne garantit pas toujours un happy end. On connaît celle d’Actéon, punis par une déesse pour un excès de voyeurisme et qui se voit transformé en cerf, dévoré par ses propres chiens qui ne le reconnaissent pas. Ici, avec (Actaeon III, 2013), il n’en reste qu’un tas d’os mélangés aux morceaux de bois du cerf. Le parcours de cette œuvre sculpturale (associé aux peintures de Philippe Vandenberg, que De Bruyckere considère comme partageant le même type de sensibilité) est grave, même oppressant. Et pourtant, rien de macabre dans ces corps. En dernière instance, l’artiste belge n’a pas abandonné l’essentiel : un sentiment d’empathie pour ses semblables. Itzhak Goldberg
Il me faut tout oublier : Berlinde De Bruyckere, Philippe Vandenberg, jusqu’au, La Maison Rouge, 10 bd Bastille, 75012 PARIS,.tél : 01 40 01 08 81, http://www.lamaisonrouge.org/, mercredi à dimanche 11-19 h, jeudi 11-21h.
Conservatrice : Berlinde De Bruyckere, artiste.
Artistes 2/œuvres 44