1. Picasso s’approche de son quatre-vingt dixième anniversaire et la chair est triste. Finie la série des nus féminins, au corps sensuel et provocant, finies les représentations du peintre en maître insolent de son atelier, créateur et jouisseur. En donnant une autre image de ses modèles, Picasso admet finalement que l’âge pétrit la peau, que la vitalité qu’il présumait sans faille fait défaut, bref que le temps désormais travaille contre lui. Ainsi, adossée à un mur invisible, le corps ramolli, les membres alourdis enfoncés dans des coussins, les seins pendants, la Femme à l’oreiller a perdu toute la superbe des courtisanes de Delacroix ou des baigneuses d’Ingres. En effet, le peintre espagnol interrompt ici tout dialogue “échangiste” avec ses illustres prédécesseurs, ne fait plus aucune référence aux objets du désir qui peuplaient l’art du passé. Le nu glorieux se transforme en une nudité, qui cesse de s’exhiber et ne fait que montrer. Plus dessiné que peint, la chair grise et sans éclat, à peine rehaussée de touches jaunes, se fond dans un arrière-plan neutre et anonyme, brossé sommairement. La chevelure est comme prolongée par des traces sur le mur, l’oreiller et les bourrelets ne font qu’un. Le visage, mi-profil, mi face, les deux yeux se superposant, est inexpressif, silencieux. Tout laisse croire que cette femme, au corps ramassé et penché en arrière, aux gestes lents, n’est pas une simple image mais la confidence d’un homme qui se résigne à l’inévitable.