Dieu est un autre artiste. Il n’a pas de style. Il essaye seulement de faire des choses diverses

Une scénographie réussie ? Oui car elle nous guide sans même qu’on s’en aperçoive = à notre insu dans l’exposition. L’accrochage pensé par Anne Baldassari pour la réouverture du Musée Picasso semble aller de soi, les œuvres se suivent de façon « naturelle ». L’explication donnée par l’ancienne directrice du lieu est simple : « Le parcours reste globalement chronologique mais comporte des ensembles thématiques et des sortes de raccourcis qui permettent de comprendre le processus de travail et la complexité de la démarche de Picasso ». Il n’est pas certain que l’on comprenne véritablement le processus de travail de Picasso, mais en ce qui concerne la complexité et à la diversité de son œuvre, la démonstration est parfaitement convaincante.

Il fallait du courage pour s’attaquer à Picasso, ce démiurge qui hante le XXe siècle, ce visage au regard perçant, qui accède au statut d’icône de la créativité universelle. À l’instar (plutôt à la mesure ?) d’une gloire qui ne se démentit pas (jamais démentie), d’une vie qui se métamorphose (métamorphosée) en mythe, d’un patronyme qui devient (devenu) l’emblème de toute inspiration artistique - quand ce n’est pas d’une marque déposée - la tâche était gigantesque. Les calculs sont vite faits : 60 000 œuvres réalisées (peintures, dessins, gravures, collages, sculptures, assemblages, céramiques…), le musée en possède 4000. L’architecture renouvelée sur cinq niveaux permet d’en présenter autour de 400. Outre la quantité, c’est l’aspect éclectique de l’artiste espagnol qui rend le choix difficile, voire cruel. Refusant à jamais d’être enfermé dans un style, même ceux qu’il invente lui-même, la carrière de Picasso est jalonnée par des sursauts, par les signes d’impatience de quelqu’un qui vise à brûler les étapes. L’artiste ne fait que renouer avec un fantasme millénaire : quitter le temps réel afin de se réfugier dans le temps artistique qu’il contrôle à sa guise. La solution offerte par Baldassari est d’éviter une approche encyclopédique qui prétende à l’exhaustivité et de proposer plutôt un travail par touches qui jettent des éclairages sur telle ou telle phase de sa création. Rien de révolutionnaire, car il s’agit d’un parcours qui ne cherche pas à plier l’œuvre aux désirs plus ou moins justifiés d’un commissaire mais plutôt à l’accompagner dans ses déambulations méandres ???. Par chance, et malgré le succès qu’une telle présentation biographique garantit face au grand public, on échappe à la version de Picasso, composée ?? à l’aune des différentes femmes qu’il a connues (bibliquement, il va sans dire).Ici, on ne cherche pas à traduire la panoplie stylistique de Picasso l’artiste à travers les images de Fernande, Olga, Dora ou Françoise, même si la figure féminine reste le personnage principal de l’œuvre ???dans l’univers de Picasso. De même, si le parcours reste chronologique, il évite la monotonie et la linéarité. Les regroupements stylistiques (cubisme, surréalisme,  néo-classicisme) sont ponctués par des thèmes transhistoriques (les autoportraits, la guerre). Ces ensembles restent suffisamment ouverts pour que le spectateur ait le sentiment de comprendre sans qu’on lui fasse la leçon. Autrement dit, sans que soient confondues pédagogie et pédanterie. De temps à autre, un chef d’œuvre surgit, parfois mis en évidence, parfois découvert au détour d’une salle. Ainsi, une monumentale sanguine, Trois femmes à la fontaine, 1921. Ailleurs, c’est la merveilleuse Tête d’homme barbu (1937), aux yeux d’un rouge étrange. Ailleurs encore, Vieil homme assis, (1971), un homme lourdement posé dans son fauteuil, autoportrait déguisé sans dont est absente ???cette vitalité que Picasso présumait sans faille. Non loin de là, dans un autre tableau de 1972 (l’année de la mort de l’artiste), un adolescent tient un pinceau (Le Jeune Peintre). Un rêve éveillé ? Peut-être moins convaincante est la partie consacrée à la collection privée de Picasso. Ce n’est pas sa qualité qui est en question mais l’absence d’un dialogue “échangiste” (j’enlèverais, le mot est horrible) avec ses illustres prédécesseurs (hormis avec Degas). Le peintre pratiquait la filiation irrespectueuse, en prenant place lui-même parmi les Maîtres et en s’appropriant leurs chefs d’œuvre pour mieux en extraire chirurgicalement la substance. Mais, inévitablement, comme toujours avec dans l’œuvre dePicasso, c’est la tension agressive, la brutalité, le désir de jouissance et de destruction, qu’on ressent pratiquement partout dans son œuvre. Ici comme ailleurs. Brutalité et même cruauté avec Le Chat et l’oiseau (1939), dans cette scène hallucinante où l’animal présente sa proie avec une satisfaction non dissimulée. Actes de possession subite, corps à corps sans concessions, inséparables de la jouissance. Quand Picasso exhibe ses activités, artistiques et amoureuses, le geste qui enregistre est aussi celui qui s’empare. L’outil du dessin trace des contours avec volupté et pénètre la chair. Chez lui en somme, puissance érotique et esthétique, pulsions agressives et faire (savoir-faire ???) artistique aboutissent toujours à “l’imbrication des mécanismes du désir et de ceux de la représentation”. (Annie le Brun).