Raysse : fade ou fada ? La rétrospective de Martial Raysse, très complète, tente à réhabiliter sa peinture.

Que tous ceux qui accusent le Centre Pompidou d’être le temple de l’art conceptuel d’obédience duchampienne, incompréhensible au grand public, fassent amende honorable. Voilà qu’entouré de son lot de fans (et de collectionneurs) arrive un artiste, un peintre au-dessus du marché, dont l’œuvre est parfaitement lisible, séduisante même, selon certains. Et pour cause, car c’est avec le Pop-art que Martial Raysse a fait ses armes. Plus précisément, avec les Nouveaux Réalistes, ces jeunes créateurs réunis par Pierre Restany en 1960. Cependant, l’œuvre de Raysse se détache rapidement de l’archivage de fragments choisis pour leur caractère singulier par ses confrères ; avec lui, le présent est montré dans un esprit hédoniste, nourri par la vague consommatrice. Le lieu de prédilection de l’artiste niçois, préfigurant déjà le fameux slogan « Sea Sex and Sun », est la plage. Pin up, parasols, serviettes de bains, jouets gonflables…toute cette panoplie d’objets-gadgets est regroupée dans la spectaculaire installation-phare de 1962 Raysse Beach, reconstituée pour l’exposition. Dans ce « nouveau monde » d’uniformité et d’abondance, la vraie caverne d’Ali Baba est le supermarché où, comme le dira Raysse, « les Prisunic sont les musées de l’art moderne ». La production plastique des années 1960 de l’artiste français – celle qu’on trouve reproduite dans tous les livres d’histoire de l’art – est magistralement exposée au début du parcours. On constate que l’œuvre possède une qualité non moindre que les travaux d’un Wesselmann ou d’un Wayne Thiebaud. Ce n’est pas une simple coïncidence si Raysse s’installe partiellement à Los Angeles car, ses tableaux, collages et assemblages, sont peints avec des couleurs sirupeuses et brillantes, comme en « technicolor ». Avec ce kitsch, Hollywood, ironie en moins, n’est jamais loin. Curieux, Raysse s’intéresse également à la technologie et aux nouveaux médias, utilise le Plexiglas et les tubes de néon, devenus la marque personnelle. Quelques années plus tard, il réalise un long métrage Le Grand Départ, l’histoire farfelue d’un gourou, qui règne sur une communauté hippie et décide d’un départ vers d’autres cieux. Curieusement, c’est dans le cinéma que la dérision fonctionne le mieux, comme s’il fallait que le peintre s’éloigne de sa discipline d’origine, pour prendre tous les risques. Ou, peut-être, faut-il voir la source de cette liberté dans ces « années chamaniques », quand Raysse se met en marge de la société, tirant des assemblages de menus objets, les « Coco Mato », un intitulé qui évoque un champignon hallucinogène. Quoi qu’il en soit, quand l’artiste revient à la peinture dans les années 1980, on se trouve dans un autre registre. Ce sont d’ailleurs ces trente dernières années que la manifestation met en valeur, car « il atteint rapidement l’assurance d’un style qui n’est pas néoclassique mais une synthèse rayssienne conjuguant classicisme, naturalisme et un zeste d’archaïsme, voire de naïveté assumée… et c’est souvent la combinaison de ces styles différents qui donne aux compositions une qualité particulière, et en trahit la contemporanéité », écrit Catherine Grenier, dans un article au titre significatif : « Martial Raysse : Dernier Peintre ». Autrement dit, une forme d’éclectisme, que chérit la postmodernité. Faut-il croire que la « redécouverte » de Raysse s’explique par une pratique qui s’accorde parfaitement avec cette forme du retour à l’ordre déguisé ? De fait, on trouve chez lui la fascination pour la mythologie, les maîtres anciens, les grandes fresques aux foules frontales. Soyons justes, les sujets évoquent souvent des scènes de carnaval, les personnages prennent souvent des attitudes grotesques. Clairement, la parodie n’est pas absente de ces toiles. Cependant, la répétition lassante, le kitsch, hérité de la période pop, font naître le soupçon que l’œuvre de Raysse a le cul entre deux chaises : elle veut affronter la tradition sans parvenir à s’en démarquer. En d’autres termes, cette peinture qui manque de puissance critique rend parfois difficile la distinction entre les premier et second degrés. Un des créateurs reconnus par Raysse est De Chirico, celui qui décline ad nauseam des pastiches de la Renaissance. Il devrait plutôt s’inspirer de Picabia, chez qui l’esprit Dada reste toujours alerte. Sans ce garde-fou, la complicité entre l’avant-garde et le mauvais goût promu en genre n’est pas sans danger : la critique s’approche de la flatterie, la mise à distance frôle la connivence. Dernier peintre, donc ? On ne savait pas Monory, Erro ou Garouste disparus. Itzhak Goldberg

Conservatrice : Catherine Grenier 200 oeuvres