Seurat, Poseuses, 1886-1888, 200 x 250, h/t, Fondation Barnes

Le titre t’intrigue. Poseuses ? Les trois personnages ignorent le spectateur. Ces femmes pratiquent un métier indispensable à la peinture, mais que la peinture rend d’habitude absentes. Que je t’explique ? C’est pourtant évident. Le modèle professionnel (à la différence d’un portrait de commande) n’est jamais un sujet mais un support qu’on déguise. Même rendu à l’identique, il est pour ainsi dire présent-absent. Miracle de la tautologie artistique : le même n’est plus le même en image. Tu me diras qu’il existe de nombreuses toiles qui figurent l’atelier avec le maître ou ses élèves, devant leur chevalet, en train de tracer scrupuleusement les nus disposés devant eux. J’ai dit disposés ? Oui, car il est peu de différence entre ces êtres humains dont le corps est au service de l’art et les autres plâtres placés çà-et-là dans ce lieu de production d’œuvres. En fait, le véritable thème que traitent ces tableaux est le processus du travail qui va, tu le sais bien, transformer ces hommes et ces femmes en héros bibliques ou mythologiques, en ouvriers ou bergères, en paysans ou acteurs urbains. Regarde encore une fois cette toile. Ici, aucune métamorphose. Comme le dira l’autre, presque un siècle plus tard, tu vois ce que tu vois. Les trois femmes ne jouent aucun rôle, au moins pas encore. Certes, toute représentation est une mise en scène, toute œuvre établit un écart avec la réalité. Mais, ce que te montre cet artiste sérieux, un peu pointillé, c’est le tableau avant qu’il devienne tableau. Pas facile, je te l’accorde, de faire une œuvre qui montre en même temps ses ressorts. Mais observe bien ces femmes. Volontairement, elles sont ailleurs, nulle part. Celle, assise de profil, ses habits posés à ses pieds, à quoi songe-t-elle ? Tu ne vas pas quand même me dire qu’elle est entièrement occupée par ce geste trivial par lequel elle enlève un bas ? Et l’autre, qui s’est rapidement débarrassée de ses vêtements, est-ce une manière d’afficher une nudité neutre, de devenir une simple chair de la peinture ? Et celle encore, qui te tourne le dos, la tête légèrement baissée, comme en train d’examiner les mains, semble ignorer tout le monde. Mais, peut-être, ces trois personnes n’en sont qu’une seule, dont le peintre décompose les gestes ? Que je coupe les cheveux en quatre ? Pas vraiment, car, tu le sais, cet artiste ne fait rien à moitié. Il suffit d’examiner les corps, composés d’une masse instable de petites touches de pigments, colorées et virevoltantes, vivant chacune leur vie. Quand tu t’approches, tu vois en même temps la chair et la chair de la peinture. Quand tu t’éloignes, ces particules lumineuses, qui forment une coagulation momentanée, se transforment en figures hiératiques. Rappelle-toi de Diderot qui, face à Chardin, écrivait : « On n’entend rien à cette magie. Ce sont […] des couleurs appliquées les unes sur les autres et dont l’effet transpire de dessous en dessus ».

Itzhak Goldberg