Ce n’est pas un hasard si Pierre Huyghe intègre le 100 premiers ; le succès de l’exposition au Moca de Los angeles fait qu’à parti du fin avril il va investir le toit de Metropolitan Museum of Art de NY (il y prend la suite de Koons et de Sol LeWit

Si la route au sommet est longue, alors une fois y arrivé, les heureux élus semblent s’y installés pour une longue durée. Il suffit de parcourir la liste des artistes, rangés par leur visibilité, pour constater que les changements par rapport à l’année dernière ne sont que, pour employer le terme du maître suprême, Duchamp, infra minces. En d’autres termes, on ne prête qu’aux riches. De fait, non seulement la première dizaine des artistes primée, reste pratiquement la même mais encore très peu de nouveaux ont le droit de faire partie de 100 créateurs les plus en vue dans le monde. Faut-il y voir une certaine tendance à la standardisation chez les décideurs dans le monde artistique ? Une certaine paresse intellectuelle ? Quoi qu’il en soit, on pense au livre de Lodg, qui met en scène le monde universitaire et ses colloques, où l’on croise systématiquement et un peu partout les même habitués. Celui qui la redoutable chance de faire de saut de puce d’une biennale à autre, remarque le même phénomène. Comme par un réflexe pavlovien, les organisateurs font appel aux stars consacrés, une façon de s’assurer l’adhésion de la critique et du public.

Artindex est un classement fondé sur la réputation des artistes qui repose sur les expositions auxquelles ceux-ci participent. Les données sont fournies par notre partenaire Artfacts.net, dirigé par son fondateur Marek Claassen qui administre une base d’artistes, de lieux et d’expositions. Chaque exposition des artistes est créditée d’un certain nombre de points qui dépendent de l’importance des lieux, (qui peuvent être des musées, biennales ou galeries), mais aussi du format de l’exposition (collective ou individuelle) et de son ancienneté. Les coefficients de dépréciation des expositions passées ont été augmentés par rapport au classement précédent afin de valoriser les expositions récentes.

Quelques constats se dégagent d’emblée du classement Artindex Monde fondé sur les expositions des cent premiers artistes internationaux. Tout d’abord, si le domaine politique fait semblant d’instaurer la parité, l’univers artistique est loin d’avoir comblé son retard. Il est en effet rare qu’un musée laisse l’ensemble de son espace à la disposition d’une créatrice (une exception, Cindy Sherman, qui a eu droit à une rétrospective au MoMA de New York en 2012). Il suffit d’ailleurs de remarquer qu’aucune des cinq éditions de Monumenta, à Paris, n’a été consacrée à une femme. Outre Cindy Sherman, très bien placée dans le classement pour la seconde année consécutive, et Rosemarie Trockel, c’est seulement autour de la vingtième place qu’apparaissent trois femmes, deux performeuses, Marina Abramovic et Valie Export, et la réalisatrice d’installations Mona Hatoum. Curieusement, cette artiste libanaise se situe immédiatement après Ai Weiwei, le seul autre représentant de la « mondialisation » dans l’art.

C’est peut-être la surprise essentielle de ce classement où l’on s’attendait à retrouver toute la diaspora chinoise, russe ou encore indienne, dont les œuvres, atteignant des prix exorbitants, font la « une » des journaux depuis quelques années. Absence qui peut s’expliquer justement par la percée en « grappes » des artistes de chacune de ces nations, situation qui rend plus difficile l’identification d’individualités isolées. Question de temps ? Dans ce contexte, la place d’Ai Weiwei n’est pas sans rapport avec ses prises de position politiques face aux pouvoirs chinois.

20 Allemands Plus attendue, mais peut-être pas à ce point, est la présence écrasante des Américains, suivie par les Allemands (on compte ainsi pas moins de 31 artistes venant des États-Unis, tandis que 20 sont originaires d’Allemagne). Cependant, il est intéressant de noter que parmi les vedettes allemandes, on trouve trois peintres : Gerhard Richter, dont la rétrospective « Panorama », triompha en 2012 en Europe (Neue und Alte National Galerie à Berlin, Tate Modern à Londres), Georg Baselitz et Anselm Kiefer, ces deux derniers étant aussi sculpteurs. Ces créateurs sont également des poids lourds sur le marché des ventes, témoignage de la bonne santé de la peinture. En revanche, malgré sa percée étonnante opérée il y a quelques années sur le marché, l’école de Leipzig ne trouve pas de consécration ici.

Les Américains, pluridisciplinaires Quant aux plasticiens américains qui tiennent le haut du pavé, ils pratiquent souvent plusieurs médiums à l’image du « number one », Bruce Nauman (installation, performance, vidéo, dessin). On peut supposer que cet aspect multiforme permet à l’œuvre de Nauman de figurer dans de nombreuses expositions qui ne se limitent pas à une discipline bien déterminée. Étonnante encore est l’importance des artistes conceptuels, et avant tout des pionniers de cette tendance dont l’approche est « visuelle », qu’elle soit picturale ou photographique : les Américains Lawrence Weiner, John Baldessari, Ed Rusha, mais également l’artiste allemand Hans-Peter Feldmann, qui remonte de 23 places dans la liste. Ailleurs, c’est une confirmation de la montée spectaculaire de la photographie dont personne ne conteste plus l’appartenance aux arts plastiques (Thomas Ruff).

Et la France ? Elle jouit plutôt d’un succès d’estime, placée loin derrière le Royaume-Uni (le troisième pays dans la liste). Buren, Boltanski, Sophie Calle y sont prévisibles, mais la bonne nouvelle est la position d’Anri Sala (36e). D’origine albanaise, il a étudié en France (École nationale des arts décoratifs de Paris, Le Fresnoy à Tourcoing) et représenté la France à la Biennale de Venise (comme d’ailleurs les autres artistes français mentionnés ici) avec le retentissement que l’on sait. Vidéaste, cinéaste, son œuvre circule dans le monde entier grâce aux nouveaux médias.

Examinons encore les quelques « sauts » spectaculaires dans le classement, à l’exemple de François Morellet, qui gagne 23 places. Parmi les artistes les plus âgés (né en 1926), il reste très actif. À la suite de nombreuses commandes publiques en Allemagne et en France, entre autres, il a réalisé en 2010 un décor pérenne pour le Musée du Louvre (L’Esprit d’escalier) et, en 2011, il a bénéficié d’une rétrospective très remarquée au Centre Pompidou.

De son côté, Imi Knobel fait une progression encore plus importante (40 places) grâce à des expositions à Francfort-sur-le-Main et à Karlsruhe (2012), en Allemagne, sans oublier le soutien de la galerie Thaddaeus Ropac. Thomas Hirschhorn, enfin, a bénéficié de l’effet de la Biennale de Venise (2011, pavillon suisse), mais également d’une commande de la Dia Art Foundation (New York), très influente dans le domaine de l’art contemporain.

Généralement, si l’importance des musées pour la classification des artistes est notable, les galeries et les collectionneurs les plus puissants (François Pinault, Saatchi Gallery…), qui possèdent en sus leur propre lieu d’exposition, ont un impact déterminant sur la visibilité des artistes. Les cas de Damien Hirst et de Baselitz sont éloquents, qui dénombrent presque autant d’expositions dans des galeries que dans des musées.

Concluons sur le champion de ce classement, dans la catégorie de l’ascension : Harun Farocki, 22e, avec un gain de 60 places. Cinéaste avant tout, celui-ci analyse souvent le dispositif filmique dans son travail de plasticien. Ayant bénéficié de nombreuses expositions personnelles et collectives, sa réussite est emblématique du mélange des genres, mais aussi de la tendance réflexive qui caractérise l’art contemporain.

installés, Ce sont toujours les même qui partagent le gâteau (dont le prix a fortement augmenté)