On connaît Pierre Schneider, l’auteur de l’ouvrage qui fait autorité sur Matisse. On connaît moins bien ses merveilleux textes sur Giacometti. Dans ces écrits, on trouve non seulement une analyse fine de l’œuvre de l’artiste suisse mais une réflexion d’une grande richesse sur l’art. Témoin privilégié du paysage esthétique parisien, Schneider réalise son premier entretien avec Giacometti en 1961 (L’Express, « Ma longue marche ») BA : Pourquoi Giacometti. PS : Mon intérêt pour Giacometti s’inscrit dans un contexte plus large qui caractérise cette période. Il s’agit d’un moment où la peinture traverse une crise profonde. Elle est, en effet, considérée comme une discipline artistique qui a perdu sa pertinence, son efficacité, un « vieux jeu » en quelque sorte. Tout au plus, elle est admise dans sa version abstraite. C’est que pour l’histoire de l’art, la question de la ressemblance est devenue obsolète. B.A En quoi Giacometti interroge-t-il autrement ce problème ? PS Pour lui, la ressemblance, inséparable de la représentation, reste au cœur de l’expression artistique. Mais il ne l’envisage pas de façon « orthodoxe », au moins à partir des années 30. De fait, on est maintes fois revenu sur l’évolution de Giacometti. À ses débuts, le rapport entre la « chose » et son équivalent pictural lui paraît comme une évidence. Ce lien lui semble d’autant plus « naturel » que dans sa jeunesse l’artiste a la certitude de maîtriser totalement la capacité de la reproduction fidèle de la réalité. Avec les années toutefois, il se rend compte que l’image ne peut jamais « recouvrir » le réel, qu’il existe toujours un gouffre entre ces deux domaines inconciliables. Tout son travail consiste alors d’affirmer sans cesse que la quête de la ressemblance est absurde quête, impossible mais néanmoins vitale et indispensable. Au lieu de vouloir de copier l’objet lui-même, de l’imiter, il s’agit de produire un signe plastique qui vaudra pour lui, sans le représenter. Une ressemblance résiduelle, qui ne rassure pas, qui se dérobe. En d’autres termes, il cherche à donner un nouveau sens à la ressemblance, celui provenant d’une figuration sans illusion. Pour illustrer mes propos, il faut regarder les dessins que fait Giacometti à partir de l’art primitif. Pour nous, ces expressions artistique- africaine, égyptienne, sumérienne..-sont avant tout des stylisation qui font peu de cas de la notion de la ressemblance. Giacometti, lui, considère que la notion de style reste secondaire et ce que cherchaient ces créateurs étaient depuis toujours une forme de ressemblance propre à leur culture. Quand on regarde ses dessins, on a l’impression que Giacometti a retrouvé à l’intérieur des œuvres d’art primitives des êtres qui ont « posé », une forme de ressemblance qui nous échappe. C’est simplement cette incapacité de distinguer cette ressemblance qui fait que l’histoire de l’art est devenue avant tout l’histoire de différents styles qui défilent. Dans une de mes rencontres avec Giacometti, l’artiste m’a montré une photo représentante des sculpture chaldéennes et il était ravi quand je pris une de ces sculptures pour une véritable femme. Accorder une telle importance capitale me semblait inexplicable. J’avais l’impression que Giacometti était le dernier artiste qui « photographiait » le capitaine avant que le bateau coule. Comme l’on dit de certaines personnes peintes qu’elles ont de la présence, celles de Giacometti ont de l’absence.

BA Comment articuler cette position avec l’importance de l’abstraction à cette période que vous avez évoqué PS : Et bien, il me semble qu’avec l’abstraction l’accent est mis surtout sur l’expression de l’infini. On pourrait croire que c’est uniquement avec ce qu’on peut nommer le paysage abstrait que cette notion se dégage. À mon sens, si la peinture reste en effet le seul domaine qui possède le privilège de suggérer ce sentiment, on peut le trouver également dans une démarche « figurative » telle que l’a pratiquée Giacometti. J’ai développé cette vision dans « Petite histoire de l’infini » (). Pour schématiser, la peinture se joue toujours dans le rapport entre la figure et l’espace, le fond. Ainsi, l’espace de l’art chrétien primitif était une profondeur illimitée qui symbolisait le divin insaisissable. Un vide angoissant, que l’Occident a commencé, dès le treizième siècle, à murer par l’écran de la perspective. Mais cette structure mesurable et rassurante commence à céder au XIX avec un Manet et plus tard avec Matisse, qui y introduit une forme du sacré profane. Avec Giacometti, par contre, le fond non seulement est définitivement dénué de toute notion du sacré, mais encore il pénètre dans les figures, dans la figure. Le vide qu’il introduit au sein de ses œuvres est plus qu’une quantité physique, il est une notion métaphysique. Là où l’espace était censé de contenir les différents composants matériaux, il en affiche leur transparence. En d’autres termes, le vide remonte à la surface, envahit l’œuvre. Le vide est partout, écrit Mallarmé, le vide s’est mis là où il y avait Dieu. Je parle de la peinture et du dessin, mais le même sentiment d’une absence infinie se dégage des sculptures de Giacometti. La preuve en est que pratiquement avec toutes les photos de ces sculptures, le décor est soigneusement éliminé afin de situer l’œuvre dans une sorte de no man’s land sans repères. BA Giacometti aimait-il parler de son art ? PS Plus que ça. Il vivait son art. Il disait que c’était absurde de faire la peinture mais il en parlait très bien et sans aucune retenue. BA Qu’en pensez-vous des liens souvent évoqués avec l’existentialisme ou de l’interprétation qui voit dans l’œuvre de Giacometti le symbole de la solitude de l’être humain dans le monde. PS Le spectateur a la liberté d’attribuer le sens qu’il veut à la création de Giacometti. Néanmoins, pour lui, son travail ne cherchait pas une dimension psychologique. Si un sentiment de vide se dégage de cette œuvre, il s’agit plutôt d’une volonté d’isoler les êtres, les objets visuellement, leur donner une puissance plastique maximale en tant que phénomènes optiques. Contrairement à ce qu’on laisse croire, Giacometti n’était pas un homme tragique.