Au Grand-Hornu, les œuvres Boltanski disent moins “ça a été” que “ça n’est plus”.
Boltanski au pays des mines
On le savait, l’univers de Boltanski ne laisse pas indifférent. On le sent encore plus quand on pénètre dans l’exposition du Grand-Hornu. Est-ce à cause de l’atmosphère de cet ancien site minier, habité par la mémoire des travailleurs absents, qui entre en dialogue avec les pièces installées par l’artiste ou grâce au parcours qui monte en puissance (grâce aux effets (dramatiques) induits par le parcours lui-même)? Quoi qu’il en soit, la scénographie s’adapte intelligemment à l’architecture du lieu et conduit le visiteur à travers différentes stations qui traitent du temps, de la mémoire, de l’oubli, de la disparition… quelques lieux communs d’une banalité terrifiante, banalité que d’autres appellent la vie. La manifestation commence par une salle où une ampoule s’allume et s’éteint au rythme de battements cardiaques dont le son envahit l’espace. Ce rapport entre les sonorités inquiétantes et la lumière se prolonge tout au long de la descente par un couloir étroit. Accrochés aux murs, des compteurs rouges qui clignotent égrènent les secondes qui défilent inexorablement, en indifférence totale à la temporalité qui dirige le destin humain. Mais, ce n’est qu’arrivé en bas que le spectateur découvre la complexité du dispositif réalisé par Boltanski. Non pas que les éléments employés par l’artiste soient nouveaux. Comme toujours il récupère, réinvestit et redistribue le matériel ancien : un stock d’objets empruntés, des objets « génériques » qui pourraient appartenir à tous et à chacun. Ainsi, chaque exposition est une reprise, un recyclage ; on y retrouve systématiquement des photographies de visages anonymes et des vêtements usés. Boltanski parasite ainsi une imagerie qui réactive l’inconscient collectif, fait jouer subtilement ironie et nostalgie, touche directement aux sentiments les plus intimes et les plus universels. Photographies d’abord. Trouvées ou empruntées, le plus souvent celles d’amateurs, en noir et blanc, elles sont tramées, parfois agrandies jusqu’à en devenir floues. Usées, délavées, ces clichés de la “deuxième génération” semblent s’effacer lentement. Présentés dans une semi-obscurité, encadrés et éclairés par de petites lumières, les visages baignent dans un climat mélancolique et funèbre à la fois, formant des « iconostases » laïques et ténébreuses. Toutefois, les sources de lumière sont parfaitement visibles, comme si l’artiste voulait accentuer leur aspect matériel et fabriqué. Le léger halo qui encadre les visages laisse une part importante aux ténèbres qui les dématérialisent. Ni morts, ni vifs, ils sont comme “foudroyés par la vie”, écrit Véronique Meuron. Leur aura devient l’ombre de l’aura, une aura de seconde main qui n’offre aucune certitude glorieuse. La répétition, la presque sérialité qui caractérise les œuvres de Boltanski fait que, malgré la présentation « ritualisée », l’artiste déjoue constamment leur sacralisation et laisse planer un doute sur leur aspect commémoratif. Ces documents se transforment en preuves faussement indiscutables d’un univers véritablement fictif.
Puis, arrivent les vêtements, avec la Salle des pendus. Une centaine de vestes et de manteaux sombres (uniformes des mineurs ?) qui en font aussitôt des silhouettes humaines. Accrochées aux cintres de hauteurs variables, actionnées électriquement, elles tournent lentement comme dans une danse macabre. On ne peut pas s’empêcher de songer à la Classe Morte de Kantor, tant les tissus condensent et pétrifient la vie, en la rendant parfois encore plus présente qu’elle n’a jamais été. Les dépouilles ou les reliques vestimentaires sont une trace, la présence explicite d’une absence. Comme le dit l’artiste : ils sont à la fois l’objet et le souvenir de l’objet. Toutefois, sans l’énergie que lui communique l’homme, ils deviennent une simple matière, mais une matière qui reste anthropomorphique. Ici, les vêtements qui débordent de deux caisses métalliques transparentes ont tout de gisants qui seraient ramollis (qui auraient perdu leur raideur /leur dureté ??). Mais surtout, la force de l’oeuvre vient du dépassement du côté personnel, de l’intime. Ces vêtements qui appartiennent à un groupe, à une foule, deviennent une représentation collective. Un tas que Boltanski transforme en une montagne ou plutôt, vu le contexte, en un terril noir, monumental et menaçant. Les milliers de vieux habits dont chacun symbolise un corps disparu forment un “paysage de souvenirs” ou un cimetière à ciel ouvert. Là où les visages désincarnés de l’artiste s’enferment dans un silence retenu, les habits sont dans le débordement, dans la démesure, dans l’affirmation de leur matérialité. Le désordre de ces vêtements abandonnés au sol, leur souplesse qui garde les formes du corps qui a disparu, fait (rend) leur puissance atroce (un autre adjectif peut-être ??? insoutenable, intolérable, monstrueuse, sidérante ???).
Boltanski, La Salle des pendus, jusqu’au 16 août, MACS’s Grand-Hornu, Rue Sainte-Louise 82, BE-730, Grand-Hornu, tél 32(0)65 65 21 21, accueil.site@grand-hornu.be, tlj 10-18 heures, sauf le lundi, entrée 8 Euros