Le Brun : « Un crayon suffit pour tout exprimer de la nature, y compris les passions humaines ». Face aux dessins de Velickovic et à ceux de Dado, on est vite débordé. Plutôt deux fois qu’une, car non seulement ces artistes chargent les surfaces de leurs œuvres, mais également les « évènements » représentés dégagent une sensation d’urgence inquiétante. Et pourtant, ce foisonnement est construit de façon bien différente, comme si chacun d’eux avait une manière propre d’organiser le chaos. Ainsi, quand Velickovic lie et noue ses personnages, toujours en mouvement, chez Dado il s’agirait du morcèlement et du « collage » pictural de composants hétéroclites que le peintre juxtapose. De fait, la gamme nodale et ses liens sont entièrement déclinés dans les dessins de Velickovic, du cordon ombilical jusqu’à la corde du pendu. Le peintre « ouvre » souvent la chair, exhibe les organes et les viscères, enchevêtrés et noués, propose une radiographie imaginaire des corps dont l’enveloppe n’est plus imperméable. Dans ce magma indescriptible, des lignes serpentines et des boucles forment des nœuds en s’enroulant autour d’eux-mêmes, les organes perdent leur forme et fusionnent dans un développement incontrôlable. Le regard se perd dans un labyrinthe de lignes ténues et aérées, une confusion de raies et de segments, suggérant tantôt des contours, tantôt des stries ou des boucles, qui s’éparpillent ou traversent la surface de la toile. Superpositions et transparences, dédoublements et chevauchements, malgré la précision du trait, ces « figures d’incertitude » n’apparaissent pas dans l’évidence et la netteté. Les images, constituées d’éléments enchevêtrés et de perspectives contrariées, implosent. La complexité de l’univers anatomique a toujours été une source de création où, dans son désir d’explorer ce qui restera à jamais caché, la main du dessinateur devient un scalpel qui pénètre les couches successives et atteint les dernières inconnues de l’architecture humaine. Etrangement parfaits, les nus athlétiques de Velickovic s’engagent dans une course absurde et sans issue. Dessins érotiques ? Sans doute, mais d’un érotisme qui ne s’exprime jamais librement. Dans ces corps, ouverts et dépecés, le « sous la peau est une usine surchauffée » (Artaud). Avec les images qu’il propose, le sexe masculin est « à la fois formé d’un réseau serré de cordes entremêlées, un nœud dans sa structure même, mais il est aussi attaché, noué, lié, prisonnier ». Ailleurs, ce sont des scènes de naissance où le sexe de la mère a la structure d’un nœud coulissant, vu « comme une boucle qui s’ouvre ou emprisonne »1. Les connotations érotiques du nœud, assimilé par la langue au sexe masculin, mais aussi ses analogies avec le sexe féminin, permettent au peintre de passer de l’un à l’autre, de jouer sur les liens sexuels. Comme souvent, l’érotisme n’est pas éloigné de la violence. L’artiste déclare qu’il « tente avant tout de laisser une cicatrice dans la mémoire du spectateur », à l’aide d’un geste agressif. Mais, avant tout, l’œuvre de Velickovic est un mécanisme de haute précision, dotée d’une virtuosité graphique exceptionnelle. L’œil du spectateur est ainsi tiraillé entre la contemplation esthétique et le désir scopique. Les personnages de Dado se situent ailleurs. Avec lui, on n’a pas affaire aux images de la violence mais plutôt à la violence des images, plus difficile à cerner. Un monde sourd et sombre, où les figures, les expressions indiquent un sentiment d’anxiété dont on ne connaîtra pas la raison. Sans qu’on puisse parler de narration, les personnages forment des saynètes qui décrivent des histoires irréelles et menaçantes à la fois. L’atmosphère est souvent incertaine, pâle – on pourrait même dire glauque. Peu flatteur a priori, ce terme correspond à une œuvre qui ne cherche pas les belles formes, mais qui semble faire l’impossible pour se situer dans la contre-séduction. S’enfonçant dans un univers proche de celui de Jérôme Bosch et de ses obsessions hallucinantes, chez Dado, ce ne sont pas véritablement des êtres humains qui pullulent mais des créatures ectoplasmiques aux apparences souvent monstrueuses. Toutefois, chez Bosch, si les personnages s’inscrivaient malgré leurs déformations dans une logique des récits bibliques, les titres de l’artiste yougoslave n’offrent que rarement une explication à ces mutations anatomiques, à ces fragments de corps. Si cette démarche échappe à une définition facile, c’est grâce à (ou à cause de) l’écart déroutant entre les attitudes incongrues de ses personnages et de leur mutisme affiché et entêté. Figures de la mélancolie, les personnages s’abîment dans une inquiétude sans motif apparent. Confrontés à des désirs obscurs et inavoués, les corps sont montrés sans passion ni dissimulation. Grimaçants, indifférents à leur entourage, enfermés au milieu d’un univers qu’on ne pénètre pas, les êtres de Dado ne participent aucunement au circuit social. Entre ces personnages, semblables et pourtant étrangers les uns aux autres, aucun échange, aucune rencontre durable. La cohabitation devient une simple juxtaposition qui ne tient qu’aux aléas de la contiguïté. Leur regard fixe ne fuit pas le spectateur, mais l’ignore tout simplement. Inévitablement, on pense ici à toute l’iconographie peinte ou photographiée qui a décrit les asiles psychiatriques, depuis Goya et Charcot. Un silence total, étouffant, résonne à travers cet espace clos et artificiel, qui ne se réfère jamais à un cadre naturel. On l’a dit, chez les deux peintres yougoslaves les œuvres proposent au spectateur le trop-plein d’un univers figuratif sans être réaliste. Une simple coïncidence ? Au sujet de Dado, la critique évoque un fantastique d’Europe centrale. Velickovic, pour sa part, parle d’un bagage qu’on porte avec soi et qui, pour lui, est caractéristique des gens d’Europe Centrale ou d’Europe de l’Est. Quoi qu’il en soit, l’imaginaire de chacun de ces artistes s’exprime à l’aide d’un rythme pratiquement opposé. Ainsi, chez Velickovic, l’énergie qui jaillit de sa peinture suggère des forces expansives, des parcours fébriles qui sont comme des traces énergiques déposées sur la surface de l’œuvre. Chez Dado, à la fois pétrifiés et lézardés, les êtres flottent dans un espace sans repères définis. Centripète plutôt que centrifuge, l’expressivité que dégagent ses travaux est moins spectaculaire, mais plus troublante. Dessins « rapides » et dessins « lents » ; deux écritures au service des mondes à l’écart. Faut-il choisir ?