De Chagall à Malevitch, jusqu’au 6 septembre, Forum Grimaldi, Monaco
A Monaco, l’année 2015 sera Russe ou ne sera pas. En effet, l’Année de la Russie, nous offre une exposition exceptionnelle, mettant en scène150 œuvres majeures de ce pays. Indiscutablement, c’est un exploit de pouvoir montrer Le Carré, Le Cercle et La Croix de Malevitch en compagnie de l’Introduction au théâtre juif, peinte par Chagall pour le Théâtre juif à Moscou en 1920 et prêtée par la galerie Tretiakov. Mais, l’aventure ne s’arrête pas à ces deux artistes et s’étend au formidable élan qui marqua la Russie au début du XXe siècle L’ouverture depuis peu de l’Europe occidentale à l’avant-garde et le sentiment de retard qui s’ensuit, font que les différentes mouvances esthétiques y sont assimilées et « recyclées » à une vitesse record. Les artistes se voient confrontés à l’impressionnisme, à Cézanne, au primitivisme, au cubisme et surtout au futurisme qui, fidèle à sa politique expansionniste, envoie en Russie son missionnaire en chef, Marinetti. Tatline, Larionov ou Gontcharova (le très beau Cycliste de 1913) adoptent une solution qu’on nomme le cubo-futurisme et qui associe la fragmentation de la forme avec l’introduction du mouvement. Chez Malevitch, les composants de la toile éclatent et se trouvent ainsi réduits à des éléments tubulaires, coniques et cylindriques aux couleurs primaires, à la façon d’un Léger. Pulvérisée, la représentation se fait ensuite collage, mais sa particularité reste la juxtaposition entre des fragments dispersés et des aplats géométriques de taille imposante, de véritables monochromes qui suppriment tout effet de profondeur et offrent déjà des zones résolument abstraites Mais, surtout, la manifestation présente l’ensemble des acteurs qui s’activent dans le seul lieu en Europe semblant réunir toutes les conditions d’une rencontre entre une avant-garde artistique et une avant-garde politique. L’intégration totale à l’effort révolutionnaire de ceux qu’on nomme les constructivistes (Tatline, Rodtchenko, Lissitzky), correspond à leur vision du nouveau monde où l’artiste est un sujet agissant du projet politique en cours de réalisation. Parfois, leurs travaux peuvent servir de prototypes architecturaux, théâtraux ou industriels comme la maquette du Mouvement à la IIIème Internationale (Tatline, 1919) exposée au Forum Grimaldi. Ailleurs, Lissitzky, pour lequel l’art doit abandonner le pinceau au profit du compas, et l’artiste devenir un technicien et un ingénieur, produit ses Prouns, plans axonométriques conçus pour des habitats spatiaux, moyen d’organiser l’espace avec le matériau et la construction. Les “plans” de Lissitzky, comme la quasi-totalité des projets du même ordre imaginés par l’avant-garde russe, sont condamnés à rester sur le papier. Le manque de moyens techniques, la pénurie économique expliquent en partie la faible quantité de réalisations dans le domaine de l’architecture, malgré les théories révolutionnaires. Et pourtant, malgré cet échec, la conception constructiviste du créateur, à l’opposé de celle qu’on prête aux romantiques, permet à l’artiste de participer activement et symboliquement à la transformation de son environnement. Ainsi, l’apport de la révolution est paradoxal. Certes, elle permet grâce à la création d’écoles artistiques ou d’instituts de recherche la démocratisation des pratiques plastiques de tout genre. Mais, par ailleurs, les problèmes esthétiques sont relégués au second plan. L’activité spéculative de l’art, où toute conception traditionnelle d’un objet artistique qui se voudrait au-dessus des problèmes de la vie quotidienne, se voit violemment critiqué. Rapidement, l’approche “matérialiste” entre en conflit ouvert avec les théories considérées comme métaphysiques et spirituelles de l’art. Cette séparation, parfois caricaturale et en réalité jamais aussi tranchée, dessine néanmoins les deux tendances de l’avant-garde russe des années 20. Les deux artistes qui occupent le cœur de la manifestation à Monaco, Malevitch et Chagall, forment un exemple parfait de ces visions divergentes, caractérisant cette phase animée de la modernité russe. Ainsi, en 1917 Chagall fut nommé commissaire aux arts à Vitebsk, ville où il fonda une école des Beaux-Arts. En 1920, l’arrivée de Malevitch, qui impose le suprématisme, une forme d’abstraction radicale, fait que Chagall se retire. Quelques années plus tard, l’art de Malevitch, jugé trop éloigné des intérêts du peuple, tombe en disgrâce à son tour. Décidément, ce fut une période trouble.