Exceptionnelle, l’exposition montre l’importance d’un des maîtres du Bauhaus.

Pour toute personne qui veut mieux comprendre la modernité et ses principes, qui veut mieux connaître l’art allemand, mais surtout pour toute personne qui aime l’art, l’exposition d’Oskar Schlemmer est indispensable. Elle l’est d’autant plus que l’artiste reste quasiment inconnu en France et la manifestation, de taille impressionnante, fait montre de toutes les activités de l’artiste. Peintre, bien évidemment, avec comme particularité un penchant pour la peinture murale, mais également sculpteur, metteur en scène, chorégraphe et pédagogue (il est chargé des ateliers de sculpture et de peinture murale, puis de l’atelier de théâtre du Bauhaus). Et c’est justement sa présence à cette fameuse école d’art « totale », chapeautée par l’architecture, née pendant la république de Weimar, qui se trouve au cœur de la présentation à Stuttgart (lieu de naissance de Schlemmer et dont le musée possède une collection unique). D’emblée, on est face au tableau emblématique du peintre, L’Escalier de Bauhaus, une de ces œuvres que tout le monde connaît sans nécessairement en connaître l’auteur (paradoxalement, la plus fameuse toile de Schlemmer se trouve au MOMA). La disposition des quelques personnes sculpturales qui nous tournent le dos, distribuées au long d’escaliers dans des positions figées, est la preuve de l’intérêt que l’artiste porte aux problèmes scéniques. Mais, surtout, le visiteur reste interdit face à la puissance tectonique que dégage ce tableau. Interdit et à distance, car on n’entre que difficilement dans cet univers. La scène figure le bâtiment central de l’école ; comme il se doit dans ce temple de la rationalité, l’architecture, un bloc rectangulaire, est sobre. La monumentalité toutefois, vient des personnages, ou plutôt de leur traduction en figures, tant la géométrisation accentue les formes purement plastiques dérivant de l’étude du corps humain et de ses rapports avec l’espace. Dérivée d’une interprétation très personnelle de la vision cézanienne, l’approche de Schlemmer préconise la réduction du corps à des éléments simples : cercle, sphère, cylindre, cône. Vue sous cet angle, la figure humaine est appréhendée “non comme une valeur sentimentale mais uniquement comme une valeur plastique, en la soumettant à l’ordre géométrique qui régit les machines et l’environnement urbain” . Cette phrase fut prononcée par Léger dont l’art, à l’instar de Schlemmer, par la précision de ses formes qui excluent toute émotion, renoncent à toute vision psychologisante. L’un et l’autre, les deux créateurs, semblent être à l’opposé de toute vision humaniste admise. Mais, c’est oublier un peu vite que pour eux, il ne s’agit pas de l’expression de l’aliénation, de la dépersonnalisation caractéristique au XXème siècle. C’est plutôt, dans un art sans concession et qui rejette toute séduction, une volonté peut-être utopique, d’une synthèse de l’humanisme engagé socialement et de l’esthétique industrielle. De fait, nombreux sont les artistes qui s’investissent totalement dans la vie moderne, cherchent à démontrer par leur production plastique les racines communes entre les changements techniques et les transformations artistiques. Le but affirmé de Schlemmer, celui de donner forme à L’Homme Nouveau, symbole de stabilité et d’équilibre, se concrétise mieux encore avec les peintures murales réalisées pour le Folkwang Musée à Essen (1928-1930). De ce formidable cycle dédié à la jeunesse, ce sont les dessins préparatoires, de taille monumentale, qui occupent ici une salle entière (les originaux ont été probablement détruits pendant la période hitlérienne). Les volumes simples, qui s’intègrent parfaitement à l’architecture, sont une belle démonstration d’un travail qui s’approche d’une œuvre d’art totale. Le premier panneau (Quatre figure et un cube, 1928), est un merveilleux exemple d’un espace indéterminé dans lequel voguent des figures humaines, preuve s’il en faut de la complexité de l’œuvre de Schlemmer. Dernier élément de cette vision globale : les costumes ou plutôt des armatures-sculptures, réalisés à partir de métal et de fil de fer pour ses « ballets mécaniques » à Bauhaus. Face à cette production protéiforme impressionnante, un léger trouble naît. Comment, en effet, faire la distinction entre ces êtres humains, qui dégagent une force imperturbable et d’autres théories contemporaines qui favorisent une anatomie parfaite et dont on connaît le résultat abject ? La réponse est d’ordre idéologique. Chez Schlemmer, le corps présenté comme un organisme parfaitement coordonné, aux rythmes harmonieux, devient l’emblème non pas d’une société qui porte en elle l’asservissement de l’homme mais sa libération. Itzhak Goldberg

, www.staatgalerie.de, mardi-dimanche 10-18

Commissaire : Ina Conzen Œuvres : 270 Catalogue 300 p, 49 E

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